Tribune libre de Brigitte Croisier

Une vision tronquée d’un scandale d’État ?

photo Muriel Langenier Croisier

Le cahier de Nelly, margoz lé amèr, lo grin lé dou de Nelly Barret (Orphie, 2014), Les exilés de l’ordonnance du 15 octobre 1960, Retour sur une tragédie post-coloniale à La Réunion de Monique Payet-LeToullec (Orphie, 2018), Le grand saut d’Expédite Laope-Cerneaux (Orphie, 2019), ces récentes publications et les conférences publiques qui les ont accompagnées montrent le besoin de connaître l’histoire réunionnaise récente, mais longtemps étouffée, des dernières décennies. Nous remontons ainsi jusque dans les années 60-70 et en partageons les expériences douloureuses.

A ce rappel, s'ajoute la diffusion sur La Réunion La Première et France ô d'un documentaire Les 30 courageuses par Jarmila Buzkova où des femmes témoignent des avortements et stérilisations forcées par ligatures des trompes effectuées à leur insu dans la clinique du docteur Moreau à Saint-Benoît. Mais on peut regretter le parti pris de mise à l'écart de l'analyse de Françoise Vergès publiée sous le titre Le ventre des femmes, Capitalisme, racialisation, féminisme (Albin Michel, 2017).

Dans l'interview accordée à Franck Cellier (Le Quotidien, 13 février 2019), Jarmila Buzkova affirme son choix méthodologique qui exprime sa liberté d'auteure : ne pas " aborder cette histoire sur un angle politique comme l'a fait Françoise Vergès, mais d'un point de vue humain. " D'où le recours aux Archives, mais surtout aux témoignages des victimes qui donnent la force du vécu et invitent au partage émotionnel.

Mais faut-il pour autant faire l'impasse sur l'analyse politique, comme si celle-ci était d'emblée suspecte, alors qu'au-delà de l'émotion elle peut nourrir la compréhension de ces événements violents, les raisons avancées, les ressorts idéologiques sous-jacents, les acteurs impliqués?

En effet, stériliser les femmes réunionnaises ou pratiquer l'avortement à leur insu dans la clinique de Saint-Benoît, envoyer les enfants dans les campagnes françaises dépeuplées ("Les enfants réunionnais de la Creuse"), pousser les jeunes à partir travailler à 10 000 km avec le BUMIDOM, mais pas toujours en les préparant à ce grand changement, "à ce grand saut", enfin frapper d'exil immédiat les fonctionnaires qui osèrent protester contre la répression, la fraude électorale etc. (Ordonnance du 15 octobre 1970), on dirait bien là les différents points d'un programme politique qui a une cohérence terrible.

En effet, à chaque âge de la vie, ce programme prétend apporter une solution à ce qui est présenté comme le problème n 1, la démographie. " Le problème n 1, c'est la démographie, le grand mal de ce pays " affirme Michel Debré dans le journal Croix Sud (13 avril 1969), faisant cyniquement silence sur le non-développement. Et quand lève la protestation, celui que Le Canard enchaîné dénommait "Michou la colère" ne supporte pas l'opposition syndicale et politique qu'il accusait de séparatisme et qu'il n'a cessé de combattre par tous les moyens. En fait, celui qui s'est déclaré "créole un jour, créole toujours" (cf. la stèle à Saint-Denis), voulait à tout prix conserver ce récent département d'outre-mer dans les restes de l'empire colonial français.

Alors illégitime l'approche "politique" du scandale de la clinique de Saint-Benoît ? Cette violence infligée aux femmes et aux familles réunionnaises est un exemple des dérives idéologiques d'un certain pouvoir d'État. C'est pourquoi on comprend difficilement que Jarmila Buzkova, qui a lu Le ventre des femmes, dise qu'elle n'a pas cité ce livre, parce que ses interlocuteurs et interlocutrices ne partageaient pas cette analyse. Et elle ajoute " Cela serait revenu à un peu les trahir." (Cf. Le Quotidien, 13 février 2019) Or, citer une analyse ne signifie pas l'imposer comme une vérité dogmatique. C'est plutôt inviter à échanger, essayer de comprendre le comment et le pourquoi d'un vécu douloureux, qui nie l'humanité de la personne à qui il est infligé et qui est pourtant voulu, commandé par d'autres êtres ayant oublié le sens de l'humanité. Comprendre ce qu'il s'est passé n'aide-t-il pas à se libérer ? Sinon, on se condamne à rester en état de stupeur devant des faits insupportables.

Il est donc dommage que ce documentaire, tout en satisfaisant au besoin de transmission, fasse l'impasse sur une dimension importante, comme si on avait peur de tout ce que cache l'histoire.

Brigitte Croisier

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