Monde par Istanbul (AFP) , mercredi 24 novembre 2021 à 13:13

Interpol élit son président, deux candidats dont un Emirati accusé de torture

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Les défenseurs des droits de l’Homme sont vent debout : réunie depuis mardi à Istanbul, l’Assemblée générale d’Interpol, qui doit élire jeudi son président pourrait choisir un général émirati accusé de torture.

Le général Nasser Ahmed Nasser Al-Raisi, responsable des forces de sécurité des Emirats arabes unis, fait campagne depuis l'an dernier pour accéder à la présidence de l'agence de coopération policière, avec une unique candidature face à lui, celle de la Tchèque Sarka Havrankova.

Les statuts d'Interpol accordent au président un rôle avant tout honorifique. C'est le secrétaire général Jürgen Stock, renommé pour un second mandat de cinq ans en 2019, qui assure la gestion des affaires courantes.

Pour autant, nombre d'observateurs s'inquiètent d'une arrivée de M. Al-Raisi à la présidence de l'organisation.

"Nous sommes profondément convaincus que l'élection du général Al-Raisi porterait atteinte à la mission et à la réputation d'Interpol et affecterait lourdement la capacité de l'organisation à s'acquitter efficacement de sa mission", écrivent, dans une lettre datée du 11 novembre et adressée à la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, trois députés européens dont Marie Arena, présidente de la sous-commission des droits de l'Homme du Parlement européen.

En octobre 2020, dix-neuf ONG, dont Human Rights Watch (HRW), s'inquiétaient déjà du choix possible du général émirati, "membre d'un appareil sécuritaire qui prend systématiquement pour cible l'opposition pacifique".

En parallèle, plusieurs plaintes pour "torture" contre M. Al-Raisi ont été déposées ces derniers mois en France, où siège l'organisation, et en Turquie, pays hôte de l'Assemblée générale.

Un des plaignants, le ressortissant britannique Matthew Hedges, a raconté avoir été détenu et torturé entre mai et novembre 2018 aux Emirats arabes unis, après avoir été arrêté pour de fausses accusations d'espionnage lors d'un voyage d'études.

L'ONG Gulf Centre for Human rights (GCHR) accuse dans l'une de ces plaintes le général émirati d'"actes de torture et de barbarie" contre l'opposant Ahmed Mansoor, détenu depuis 2017 dans une cellule de 4 m2 "sans matelas ni protection contre le froid", ni "accès à un médecin, à l'hygiène, à l'eau et aux installations sanitaires".

Ces procédures n'ont pas abouti jusqu'ici.

- "Signal aux régimes autoritaires" -

Le Secrétaire général de l'organisation, Jürgen Stock, a déclaré mardi à la presse "être évidemment au courant des accusations" pesant contre M. Al-Raisi, soulignant toutefois qu'il "revient aux Etats membres de voter".

"La présidence d'Interpol est un poste très symbolique (...) donc la réputation douteuse d'Al-Raisi, justifiée ou non, est un facteur important pour l'organisation", explique à l'AFP Mathieu Deflem, professeur de sociologie à l'Université de Caroline du Sud (Etats-Unis) et auteur de travaux sur Interpol.

Le président, désigné pour quatre ans, occupe ses fonctions à temps partiel et de façon bénévole. Il a un rôle essentiellement protocolaire, exercé depuis 2018 par le Sud-Coréen Kim Jong-yang, élu après l'arrestation fin 2018 dans son pays de son prédécesseur chinois, Meng Hongwei.

Toutefois, l'élection du général Al-Raisi "enverrait un signal aux autres régimes autoritaires", notamment qu'utiliser d'Interpol pour poursuivre des opposants à l'étranger "n'est pas un problème", juge Edward Lemon, enseignant à l'Université A&M du Texas et spécialiste des régimes autoritaires.

Un rapport britannique publié en mars a en effet conclu que les Emirats arabes unis ont détourné le système des notices rouges - les avis de recherche internationaux - pour faire pression sur des opposants.

S'il est élu jeudi, le général Al-Raisi sera "susceptible de travailler avec des gouvernements aux vues similaires [aux siennes] pour contrecarrer les réformes allant vers une plus grande transparence d'Interpol", estime Edward Lemon.

Le chercheur rappelle que les Emirats arabes unis ont fait un don de 50 millions d'euros à Interpol en 2017 - une somme presque équivalente aux contributions statutaires des 195 pays membres de l'organisation, qui s'élevaient à 60 millions d'euros en 2020.

Les Emirats, qui ont eux-mêmes accueilli l'Assemblée générale d'Interpol en 2018 et voulaient l'accueillir à nouveau en 2020, ont aussi "donné ou prêté 10 millions d'euros en 2019, environ 7% du budget annuel d'Interpol".

"De tels financements réduisent la capacité des autres membres à influencer l'organisation", relève Edward Lemon.

Pour autant, "étant donné la réputation d'Al-Raisi (...), je soupçonne qu'il sera inéligible. Les membres votants de l'organisation ne sont pas imperméables aux critiques de l'extérieur", avance Mathieu Deflem.

Interrogée mardi par l'AFP, la candidate tchèque Sarka Havrankova estime elle aussi que ces "allégations très graves" pourraient empêcher l'élection de son rival.

"C'est aux délégations de décider comment elles veulent que leur organisation soit dirigée", conclut-elle.

mots clés de l'article : TURQUIE , police , droitshumains , Emirats

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