En Irak, les politiciens négocient sous la pression persistante de la rue

© afp.com - AHMAD AL-RUBAYE

Les politiciens négocient la formation d’un nouveau gouvernement en Irak, où les manifestations se poursuivent contre le pouvoir et son parrain iranien réclamant la mise à bas de l’ensemble du système actuel.

Signe que Téhéran est décidé à ne pas perdre de son influence chez son voisin, le puissant général Qassem Soleimani, émissaire iranien pour les affaires irakiennes, est de retour à Bagdad, indiquent des responsables à l'AFP.

Avant même que le Parlement n'accepte formellement dimanche la démission du Premier ministre Adel Abdel Mahdi, les partis politiques avaient commencé à se réunir. Ces "rencontres se poursuivent", a assuré lundi à l'AFP un haut cadre politique.

Avec le Parlement le plus hétéroclite de l'histoire récente de l'Irak, la formation d'un gouvernement sera --comme il y a 13 mois à la prise de fonctions de M. Abdel Mahdi-- un délicat exercice d'équilibriste.

Il faudra cette fois-ci convaincre encore davantage de parties:: en commençant par l'influent grand voisin iranien "qui ne cèdera pas facilement", selon Harith Hasan, spécialiste de l'Irak.

Puis, le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire qui a précipité la chute de M. Abdel Mahdi. Et la communauté internationale, qui dénonce la répression et l'absence de réforme face à des manifestations endeuillées par plus de 420 morts.

Enfin --voire surtout--, la rue qui reste intransigeante.

- La rue plus forte -

Au bout de deux mois de ce mouvement social spontané et inédit, "les manifestations l'emportent sur les interférences étrangères", convient le haut cadre politique sous couvert d'anonymat.

Les exigences de la rue n'ont cessé de grossir.

Les protestataires, qui occupent les places de Bagdad et du Sud, veulent la refonte du système politique installé par les Etats-Unis après la chute de Saddam Hussein en 2003.

Ils veulent aussi renouveler une classe politique qui, en seize ans, a déjà fait s'envoler dans les vapeurs de la corruption l'équivalent de deux fois le PIB de l'un des pays les plus riches en pétrole au monde.

Ils disent déjà refuser les listes de noms de Premier ministrables ayant fuité.

"On veut arracher le gouvernement par la racine", lance Mohammed al-Machhadani, qui manifeste place Tahrir à Bagdad.

Le Parlement et le président aussi, renchérit Abdelmajid al-Joumeili, étudiant en droit, car "s'ils débarquent Abdel Mahdi pour ramener un autre sorti de la même classe politique, rien n'aura changé".

Face à la rue, l'opposition --emmenée, séparément, par le turbulent leader chiite Moqtada Sadr et l'ancien Premier ministre Haider al-Abadi-- a dit refuser de participer aux négociations.

"Ils savent que la barre est très haute et qu'il leur est très difficile de satisfaire la rue", décrypte M. Hasan. "Ils ne veulent pas se retrouver face à plus de colère et de rejet".

- Transition courte -

"Le meilleur scénario serait un gouvernement de transition instaurant un nouveau cadre législatif pour les prochaines élections", affirme-t-il à l'AFP.

L'homme à sa tête "n'aura pas besoin d'être un vétéran de la politique mais quelqu'un qui peut mener cette tâche et sûrement promettre de ne pas se présenter au scrutin".

Un haut responsable va dans le même sens. "La transition ne doit pas durer plus de six mois", assure-t-il à l'AFP, sous le couvert de l'anonymat. Et celui qui la mènera "sera un second ou un troisième couteau de la politique", car les grands noms sont tous rejetés, "mais pas un novice", prévient-il.

Le Parlement travaille déjà à l'élaboration d'une nouvelle loi électorale pour, a dit lundi son chef Mohammed al-Halboussi, "restaurer la confiance dans les processus politique et électoral".

Il a entamé les discussions avec les chefs des groupes parlementaires et la représentante de l'ONU en Irak.

Dans la rue, les manifestants sont toujours là, à Bagdad, Diwaniya, al-Hilla, Kout ou Najaf, ville sainte chiite en proie aux violences depuis l'incendie de son consulat iranien mercredi soir.

Ils maintiennent leurs campements en dépit d'une large campagne d'intimidation et d'enlèvements face auxquels l'Etat se dit impuissant.

Human Rights Watch l'a accusé de "laisser des groupes armés enlever des gens", l'appelant à "prendre des mesures fermes" alors qu'au moins quatre familles se disent sans nouvelle depuis deux mois de proches et que des dizaines de militants ont été kidnappés plusieurs heures ou plusieurs jours depuis le 1er octobre.

A Najaf, les chefs tribaux continuent d'intercéder pour faire revenir le calme alors que plusieurs manifestants ont été tués par les tirs d'hommes armés retranchés dans le mausolée d'une figure tutélaire d'un parti chiite.

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