En Colombie, le narcotrafic a pris l’accent mexicain

© AFP - LUIS ROBAYO

Des hors-bords transportent des dizaines de bidons d’essence jusqu’aux laboratoires de fabrication de cocaïne, dans la jungle du Pacifique colombien, où des Mexicains supervisent désormais les expéditions vers les Etats-Unis. Le narcotrafic ne cède pas, en dépit de l’offensive militaire.

Peu osent parler de la présence des trafiquants mexicains, et seulement à mots couverts. La plupart du temps, le silence est la règle entre les masures de bois qui longent les berges du Mira et du Mataje, fleuves du Nariño, département du sud-ouest de la Colombie.

Ils se déplacent "facilement et les gens les voient à Guapi, à Timbiqui, (villages) de la commune de Lopez de Micay (...) Ils vont et viennent", explique à l'AFP un leader communautaire, sous couvert d'anonymat.

Avec l'accord de paix de 2016, l'ex-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) a déposé les armes et quitté ce secteur, majoritairement peuplé d'Indiens et de Noirs, qu'elle a contrôlé pendant des décennies. Depuis, les Mexicains ne se contentent plus d'attendre la drogue, ils se sont réorganisés.

Les célèbres cartels Sinaloa et Jalisco Nueva Generacion ont envoyé leurs propres émissaires tandis que les groupes armés se disputaient le contrôle des routes de la drogue.

"Ils viennent et ils vérifient le chlorhydrate de cocaïne, sa pureté", précise le général Jorge Isaac Hoyos, commandant de la Force conjointe Hercules de l'armée de terre, dans le port de Tumaco, chef-lieu du Nariño et municipalité comptant les plus importantes plantations de coca du monde.

- Submersibles -ou s'activent

Mais "les Colombiens détiennent la structure du narcotrafic", ajoute cet officier qui dirige l'offensive anti-drogue. Dans la base navale de Tumaco, sont entreposés les submersibles utilisés pour expédier la cocaïne et saisis lors d'opérations qui mobilisent des milliers de soldats.

La lutte a été amplifiée face au record de 171.000 hectares de cultures illicites atteint l'an dernier en Colombie, avec un potentiel de production de cocaïne grimpant à 1.379 tonnes, selon l'ONU.

Le déploiement des forces militaires est visible dans les rues de Tumaco. Mais au coeur de la jungle, où les plantations de coca abondent, la présence de l'Etat est à peine perceptible.

Sur les rivières, se croisent les canots rapides chargés du combustible alimentant les laboratoires de fabrication de cocaïne. D'étroits sentiers de planches de bois y mènent à travers la mangrove.

Le long des 1.300 km du littoral pacifique opèrent des guérilleros de l'Armée de libération nationale (ELN), des dissidents des Farc et des gangs formés par d'anciens paramilitaires d'extrême droite démobilisés en 2006. Ces groupes armés s'affrontent violemment pour contrôler un territoire qui concentre 39% des narco-plantations du pays.

L'arrivée des hommes des cartels mexicains correspond à la nécessité d'"assurer le flux de cocaïne", explique Jeremy McDermott d'Insight Crime, institut de recherche sur le crime organisé en Amérique. "Leur associés sont morts, emprisonnés ou cachés. Ils ont donc envoyé des acheteurs en Colombie", ajoute-t-il.

- Emissaires -

En outre, les narcos colombiens refusent de leur vendre pour les Etats-Unis, premier consommateur de cocaïne du monde à 25.000 dollars le kilo. Ils préfèrent des marchés plus rentables tels que l'Europe, l'Océanie et l'Asie. En Espagne, le kilo de cocaïne est payé 35.000 dollars, 50.000 en Chine, 60.000 en Russie et 100.000 en Australie, selon cet expert.

"Les Colombiens ont cédé le marché américain aux Mexicains parce que pour 25.000 dollars, cela n'en vaut pas la peine, vu le risque élevé d'extradition et expropriation de biens," ajoute-t-il.

Selon l'agence anti-drogue américaine (DEA), 84% de la cocaïne entrée l'an dernier aux Etats-Unis est arrivée par le Pacifique.

En Colombie, selon M. McDermott, les émissaires des cartels mexicains se déplacent dans les hors-bords ou les submersibles qui transportent la drogue vers l'Amérique centrale ou les Etats-Unis.

La violence et la peur empirent. L'Etat n'a pas comblé les espaces libérés par l'ex-guérilla des Farc, transformée en parti politique, et il n'y a pas eu de riposte institutionnelle assez rapide.

La violence a provoqué le déplacement de 7.800 personnes dans le Pacifique jusqu'à novembre de cette année, contre 3.900 en 2017. Et 40% des 343 leaders communautaires et militants des droits assassinés en Colombie depuis janvier sont tombés dans cette région, selon le Défenseur du peuple, chargé de la protection des droits humains dans le pays.

"L'argent que manipulent les cartels mexicains attire les acteurs armés, mais aussi les leaders sociaux", déplore un représentant communautaire de Guapi. Et un leader corrompu, souligne-t-il, "est beaucoup plus dangereux que les acteurs armés eux-mêmes car il sait comment tout fonctionne (...) Cela fait que le danger est plus grand et la cruauté incommensurable".

mots clés de l'article : conflit , Colombie , Mexique , guérilla , drogues , USA

à voir également en vidéo

suivez-nous