Monde par Washington (AFP) , mardi 8 juin 2021 à 23:17

Ananas et cocaïne : quand le FBI gérait la messagerie du crime organisé

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Deux trafiquants débattent du prix de la cocaïne via des téléphones cryptés, quand l’un d’eux évoque "deux kilos planqués dans des enveloppes diplomatiques françaises" au départ de Colombie, sans se douter que des policiers espionnent leurs échanges.

Ces messages, assortis de photos de la valise diplomatique en question et de paquets de drogues, figurent dans des documents judiciaires américains consacrés à l'opération "Bouclier de Troie", qui a débouché sur l'arrestation de plus de 800 personnes sur trois continents.

Les jalons de ce spectaculaire coup de filet ont été posés en 2017, quand la police fédérale américaine a commencé à enquêter sur le système de communication cryptée Phantom Secure, en vogue dans les milieux criminels.

Peu après l'arrestation de son patron en mars 2018, des agents "recrutent une source humaine confidentielle" qui s'avérera de grande valeur.

Celle-ci a déjà été condamnée pour importation de drogues et fait face à de nouvelles poursuites. Pour obtenir une réduction de peine, elle offre au FBI "une nouvelle génération" d'appareils cryptés, baptisée "ANOM" dans laquelle elle a investi "une somme substantielle".

Ce pseudo-téléphone ne permet ni de passer des appels ni de faire des recherches sur internet, mais uniquement d'envoyer des messages cryptés à un petit nombre d'individus qui utilisent le même appareil, via des serveurs sécurisés.

Pour se le procurer, il faut payer au moins 1.700 dollars, et être adoubé sur le marché noir par des vendeurs.

- "Une clé" -

La "recrue" des policiers américains -- qui a touché 170.000 dollars pour ses services -- accepte de faire passer les appareils ANOM à trois distributeurs basés en Australie, avec qui elle a travaillé dans le passé.

Juste avant, "une clé est introduite dans le système de chiffrement, elle s'attache subrepticement à chaque message et permet aux forces de l'ordre de décrypter et de stocker chaque message transmis", selon un document joint à la procédure.

Un "test" est mené avec 50 appareils distribués en Australie, où la police obtient un mandat pour suivre les échanges. Et le produit fait peu à peu son chemin dans les réseaux criminels locaux, puis internationaux.

Le cadre juridique australien empêche toutefois les forces de l'ordre de ce pays de transmettre le contenu des messages au FBI, qui n'est informé que de leur "nature". Un troisième pays, aux lois plus souples, accepte alors d'héberger un serveur par où transitent les communications des utilisateurs d'ANOM.

A partir d'octobre 2019, ce pays fournit au FBI, chaque lundi, mercredi et vendredi, toutes les données de ce serveur.

Au total, les forces de l'ordre épluchent plus de 27 millions de messages et près d'un demi-million de photos, émis par 11.800 appareils - dont environ 9.000 étaient encore en service la semaine dernière.

- Bananes et ananas -

"On a été surpris par le ton très libre" des échanges entre les criminels, a souligné l'agente du FBI Suzanne Turner lors d'une conférence de presse. "Ils étaient très ouverts sur leur organisation, l'heure d'arrivée des véhicules, le lieu..." parce qu'ils avaient entièrement confiance dans leurs appareils.

Dans une discussion, deux trafiquants évoquent ainsi une cargaison de cocaïne censée transiter entre Bogota et Hong Kong. "Le travail est emballé dans des boîtes", "ils les cachent derrière une couche de bananes", explique l'un d'eux, photos à l'appui.

D'autres coordonnent l'envoi de drogues d'Amérique centrale vers l'Europe dans des conserves de thon, du poisson congelé ou des ananas évidés.

A chaque fois, le FBI informe les pays concernés qui saisissent des tonnes de cocaïne à l'arrivée.

Si la plupart des échanges sont le fait de trafiquants de drogues, des marchands d'armes utilisent aussi ANOM sans se douter de rien. D'autres s'en servent pour émettre des menaces de mort.

Finalement, "au vu de la somme des crimes et de ces menaces, on a décidé qu'il était temps de retirer ces criminels de la circulation", a déclaré Mme Turner.

D'autres facteurs ont pu jouer: le mandat qui permettait au pays tiers de donner les copies des messages au FBI a expiré lundi et des doutes sur le système ANOM avaient été émis par un blogueur en mars.

La fin de la partie a donc été sifflée la semaine dernière: des milliers de policiers de 16 pays ont procédé à des centaines d'arrestations, saisissant au passage plus de 30 tonnes de drogues, 250 armes à feu et 48 millions de dollars.

Au-delà, cette opération visait "à détruire la confiance dans l'industrie des appareils cryptés", a commenté le procureur américain Randy Grossman. "Ironie suprême", selon lui, les criminels ont été trahis par l'appareil censé leur servir de "bouclier" et qui était en fait "une balise plantée par les forces de l'ordre".

mots clés de l'article : technologies , police , Criminalité , Australie , informatique , cybersécurité , USA

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