"Papa a tué maman" : le destin brisé des enfants de féminicides

© afp.com - Tobias SCHWARZ

Comment grandir, se reconstruire, lorsque papa est en prison pour avoir tué maman ? Chaque année, des dizaines d’enfants sont confrontés à ce drame. Souvent tiraillés entre deux familles, ils sont les victimes parfois oubliées des féminicides.

Que deviennent-ils après un tel cataclysme? "C'est le juge des enfants qui en décide. Ils peuvent être confiés à des oncles, tantes ou grand-parents, ou bien, si aucun parent proche ne se propose, à l'ASE", l'aide sociale à l'enfance, résume Isabelle Steyer, avocate spécialiste du sujet.

Les proches de la mère étant souvent "trop anéantis" pour pouvoir assurer ce rôle, il n'est pas rare que le juge place les enfants dans la famille paternelle.

Or, celle-ci tient presque toujours un discours de "déni", regrette l'avocate: "ils vont dire que c'est le père la victime, du système judiciaire, ou de la folie et de l'agressivité de sa femme hystérique", déplore-t-elle.

Après le meurtre de sa mère en 2017, Manon, 9 ans (prénom modifié) a été recueillie par sa tante maternelle, mais se rend régulièrement chez ses grands-parents paternels.

"Ils lui disent: Tata ne doit pas être en colère, parce que c'était un accident", raconte la sœur de la victime. "Ils lui ont aussi fait un album photo avec ses parents collés l'un contre l'autre en première page, et lui disent t'as vu comment ils s'aimaient?"

Pour Manon, "c'est compliqué. Ca reste son père", soupire la tante.

Lorsque le contexte familial empêche totalement l'enfant de "parler de ce qu'il ressent", ces "non-dits" risquent d'entraîner des "troubles traumatiques chroniques", met en garde la psychologue Karen Sadlier.

- Fratrie éparpillée -

Après le meurtre de sa mère par son père en 1982, Françoise Le Goff, qui avait alors 13 ans, n'a justement pas eu la possibilité d'être vraiment écoutée.

"Avec mes frères et sœurs, on a été éparpillés, distribués chez des oncles et tantes qu'on ne connaissait pas plus que ça", raconte la désormais quinquagénaire. "Personne ne s'est demandé si c'était le mieux pour nous. En plus, nos tuteurs nous ont dit: n'en parlez pas, oubliez. On n'a eu aucun suivi psychologique".

Pour elle, il faudrait un "plan national" de prise en charge des enfants de féminicides, sur le modèle du protocole expérimental mené en Seine-Sainte-Denis - qui prévoit l'hospitalisation d'urgence des enfants immédiatement après le meurtre, dans l'attente que leur sort soit éclairci.

Certains enfants "vont rejeter le père", mais "d'autres auront envie de comprendre et voudront maintenir un lien", souligne le psychiatre et criminologue Roland Coutanceau.

Pour Isabelle Steyer, certains enfants, constatant qu'ils n'ont "plus qu'un seul parent vivant", préfèreront se persuader que leur père "a tué par inadvertance" pour ne pas se sentir "totalement orphelin et enfant de criminel".

Dans ce cheminement, le procès du père - auxquels les enfants peuvent assister s'ils sont assez âgés et s'y sentent prêts - pourra être une étape déterminante et mettre "un terme aux questionnements" de l'enfant en proclamant la culpabilité de son père.

Dans une cour d'assises de région parisienne en juin, Didier a ainsi fait face à ses deux fils, qui ne l'ont pas lâché du regard. Trois ans plus tôt, après des mois de harcèlement, il avait tué à bout portant leur mère qui venait de le quitter pour un autre homme. Les garçons avaient alors 10 et 17 ans.

- Lien "indéfectible mais pervers" -

A l'audience, le plus jeune a écouté sans rien dire, la main souvent dans celle de son grand frère. L'aîné, les jambes tremblant nerveusement, insultait son père à voix basse.

Lorsque le père est condamné, la cour d'assises n'assortit pas automatiquement sa peine d'une déchéance de l'autorité parentale, ce que le gouvernement a annoncé vouloir changer dans le cadre du "Grenelle des violences conjugales".

Et avant le procès, le père, même emprisonné, conserve ses droits parentaux: il doit ainsi être consulté pour le choix d'un établissement scolaire, ou pour autoriser un traitement médical de l'enfant.

Le meurtrier présumé de Julie Douib, tuée en mars en Corse, a ainsi tenté, depuis sa prison, de s'opposer à ce que leurs fils de 8 et 10 ans soient suivis psychologiquement. Une situation "aberrante", dénonce le grand-père maternel des enfants, Lucien, qui les a recueillis.

Le gouvernement dit vouloir également réformer ce point, pour que l'autorité parentale du père soit suspendue "de plein droit" dès la phase d'enquête ou d'instruction.

Le "Grenelle" pourrait également déboucher sur une réforme de l'"obligation alimentaire" qui impose aux enfants de subvenir aux besoins de leur parent âgé, fût-il le meurtrier de leur mère.

C'est ce qui est arrivé à la fratrie Le Goff à qui l'administration a réclamé, 36 ans après la mort de leur mère, les frais de maison de retraite de leur père devenu sans ressources. Françoise Le Goff a obtenu qu'elle fasse machine arrière, mais garde un goût amer de cet épisode: le "parent assassin" doit se voir retirer tous ses droits, insiste-t-elle, car "le lien indéfectible de la parentalité, dans ces cas-là, il est pervers".

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