Craintes sanitaires après un siècle d’épandage des eaux usées de Paris

© afp.com - Thomas SAMSON

Pendant un siècle, l’eau des égouts de Paris finissait dans la terre de trois plaines agricoles des Yvelines et du Val-d’Oise : ces épandages ont cessé mais la pollution des sols suscite aujourd’hui des craintes sanitaires liées au saturnisme.

Derrière la gare de Pierrelaye se dressent encore les cheminées de l'usine où arrivaient les eaux parisiennes. La plaine était alors un "berceau du maraîchage" et "nourrissait les halles de Paris", raconte Gérard Parent, dont le père cultivait cette terre.

Comme les plaines d'Achères et de Carrières-sous-Poissy (Yvelines), ces champs du Val-d'Oise ont accueilli entre 1899 et 1999 les eaux usées de la capitale et sa région, une irrigation qui permettait de fertiliser les sols.

"C'est le paradoxe: c'est la richesse qui a fait la pollution", résume Dominique Vedy, de l'association Val-d'Oise Environnement. Car avec l'eau sont aussi venus les métaux lourds: plomb, mercure, arsenic ou encore cadmium.

Le 15 octobre, l'Agence régionale de santé (ARS) et Santé publique France ont publié les résultats de deux études sur le plomb dans ces régions: des prélèvements montrent un taux de 156,6 mg/kg, soit près de trois fois la valeur-repère en Île-de-France (53,7 mg/kg).

Santé publique France conclut qu'il n'est "pas possible d'exclure" un "effet sanitaire" pour les enfants de moins de 6 ans, chez qui le saturnisme altère notamment le développement du système nerveux.

- Plombémies -

La pollution a été révélée par des associations locales à la fin des années 1990. "On a attaqué l'Etat en justice parce qu'il n'avait pas fait son travail de suivi", retrace Mme Védy. L'association est déboutée mais, en 1999 et 2000, la culture des légumes est interdite.

Entre-temps, une partie des 4.620 hectares autrefois irrigués a été urbanisée, notamment à Pierrelaye où un lotissement fraichement sorti de terre fait face à un champ. Plus loin, des bouches d'irrigation sont encore visibles.

En février, l'ARS a indiqué que, en 4 mois, des courriers avaient été envoyés à 500 professionnels de santé et que 49 plombémies - mesure du taux de plomb dans le sang - avaient été réalisées, soit "plus qu'en 2016 et 2017 réunis".

Deux cas de saturnisme chez un enfant et une femme enceinte ont été signalés à Carrières-sous-Poissy. Les causes n'ont pas encore été établies mais l'agence a décidé d'"intensifier l'incitation au dépistage".

Pour l'ARS, il n'y a pas de "risque aigu de contamination" mais d'"expositions chroniques" pour certains habitants, nécessitant d'adapter les comportements.

Pourtant, pour certains, les autorités ne prennent pas la mesure de la situation.

- Dépistage -

"Il y a un vrai problème de santé publique", accuse Anthony Effroy, élu d'opposition à Carrières-sous-Poissy et président d'une association environnementale. Les chiffres ne montrent pas plus de saturnisme qu'ailleurs mais c'est une maladie "silencieuse", dit-il.

L'ancien maire, Eddie Aït, a porté plainte début mars contre X pour "mise en danger de la vie d'autrui", appelant d'"urgence" à "une campagne généralisée de dépistage".

Un dépistage systématique aurait dû être pratiqué "dès 2014", s'emporte Pascal Boury, un habitant des Hauts-de-Seine qui a engagé plusieurs actions en justice et parle de "déni total" des autorités.

De son côté, la plateforme juridique "V pour Verdict" veut déposer une "demande d'information environnementale" afin de savoir "quel est réellement le risque" et "qui est au courant de quoi, depuis quand", résume l'avocat Rémi Duverneuil.

Il faut une "information juste et pas alarmiste", réplique le maire de Carrières-sous-Poissy.

"On tracte dans toutes les écoles", affirme Christophe Delrieu. "On incite fortement à la plombémie" mais "la loi ne permet pas d'obliger quelqu'un à faire une prise de sang".

Se laver les mains, nettoyer régulièrement les sols des maisons, varier la provenance des fruits et légumes: de la "documentation" incluant ces conseils a été distribuée à Achères, assure l'édile Marc Honoré.

Avant chaque permis de construire, "des études ont été menées", la cour d'une école construite sur une zone polluée est "asphaltée", promet Michel Vallade, maire de Pierrelaye depuis 1977, qui s'agaçe: "On a fait notre BA ici: pendant des dizaines d'années, on a dépollué les eaux de la capitale. On est victimes sur toute la ligne !"

mots clés de l'article : santé , environnement , eau , pollution

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