A Nantes, l’affaire Steve résonne sur une terre contestataire

© afp.com - JEAN-FRANCOIS MONIER

"Même moi maintenant, je me sens limite pas en sécurité par rapport à la police". Sept semaines après la disparition de Steve Maia Caniço, la défiance d’Eva, 17 ans, résonne dans les rues de Nantes, habituée aux fortes contestations.

Cette lycéenne, qui "suit l'actu de loin", confie avoir été "touchée" par la disparition de l'animateur périscolaire de 24 ans lors de la Fête de la musique, la nuit d'une intervention policière controversée. "J'ai regardé les vidéos (de l'opération) sur internet et ça fait un peu peur."

"Il n'y avait pas besoin d'intervenir dans un endroit désert" comme le quai Wilson, renchérit son amie Inès, 18 ans.

L'étudiante n'a jamais participé à une manifestation. Lors de ses sorties le samedi, rythmées depuis des mois par les rassemblements de "gilets jaunes" dans le centre-ville, elle préfère se "tenir à l'écart des casseurs". Pourtant, elle n'a "pas du tout confiance en la police. Si les policiers commettent des fautes, ils ne vont pas le reconnaître."

La présence de Steve au moment de l'intervention dans la nuit du 21 juin reste à établir. Mais pour beaucoup de jeunes Nantais croisés par l'AFP, l'affaire a pris une dimension symbolique.

Pour Clémentine, 25 ans, malgré les jets de projectile ce soir-là rapportés par les policiers, dont certains blessés, les moyens employés - 33 grenades lacrymogènes, 12 tirs de LBD, 10 grenades de désencerclement, selon l'IGPN - ne passent pas. Elle a l'impression "d'une répression des mouvements sociaux qui s'étend à la vie quotidienne. Cela prend une toute autre ampleur."

"Steve, c'est l'intervention de trop. On est dans un cadre festif, pas dans une manifestation", estime Catherine Tuchais, secrétaire de la FSU en Loire-Atlantique, dont la fille se trouvait quai Wilson le 21 juin. "On se demande aujourd'hui comment se passe la chaîne de commandement et si la préfecture a encore le contrôle sur certaines forces de police".

La préfecture et la direction départementale de la sécurité publique (DDSP) n'ont pas répondu aux sollicitations de l'AFP.

- "Réplique systématique" -

Mme Tuchais l'admet: ces dernières années, la violence des mobilisations contre le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes et la loi travail "a changé les choses", dans une ville aux traditions contestataires.

Elle déplore toutefois "une conception radicale du maintien de l'ordre (...) On n'a plus du tout le sentiment que c'est proportionné. Au moindre jet de canette, même sans mise en danger, la réplique est devenue systématique".

Avant les manifestations anti-aéroport, "on ne voyait pas de cocktails molotov ou d'objets contondants circuler sous le manteau" dans les cortèges, témoigne Jean Brunacci, syndicaliste à Nantes depuis 1973. Parallèlement à cet activisme violent, les autorités "ont pris l'habitude de déployer des dispositifs complètement disproportionnés", selon lui.

Cette opposition frontale a encore eu lieu samedi, cinq jours après la découverte du corps de Steve, lors de la manifestation "contre les violences policières", qui a rassemblé environ 2.000 personnes selon la préfecture.

Un commissaire a notamment été blessé au visage, tandis que l'interpellation houleuse d'un manifestant de 51 ans a provoqué une polémique sur les réseaux sociaux.

"Pour moi Nantes, c'est un lieu de défoulement des policiers", lance Raphaël, 26 ans, touché par un tir de LBD à la jambe samedi pendant qu'il filmait la manifestation, comme chaque semaine depuis le début du mouvement des "gilets jaunes".

Une affirmation que le syndicat majoritaire chez les policiers, Unité SGP, réfute. Depuis la disparition de Steve, l'organisation pointe du doigt "celui qui a donné l'ordre" et déplore que les policiers soient "stigmatisés par la faute de ceux qui n'ont pas pris leurs responsabilités".

"La réalité du terrain c'est qu'à Nantes, comme ailleurs, le rapport avec la population est plutôt bon", rétorque Thierry Spitz, délégué local de l'autre grand syndicat, Alliance.

Lui fustige "des professionnels de la manifestation, minoritaires", qui "se raccrochent à cette affaire pour dénoncer les soi-disant violences policières".

Et il cite un sondage Ifop paru dimanche. Selon l'enquête, la police inspire "confiance" ou "sympathie" à 71% des Français et son action est jugée "efficace" par une grande majorité d'entre eux (68%).

mots clés de l'article : social , musique , gouvernement , Enquête , festival , police

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