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Tiloun

« Si la tèr réyoné, néna lé mélanzé. E dann tousala oté, napoin mayaz manzé, Sakinn son sakinn ».  
Voici en résumé les paroles qui introduisent le premier album de Tiloun Ramoun : Dé pat ater. Engagé pour La Réunion, engagé dans une quête permanente d’authenticité, Tiloun fige près de 20 ans de création dans cet opus chargé d’histoire et de rencontres. Mais avant de nous plonger dans les effluves poétiques de cette consécration musicale, mettons-nous un peu dans le bain, allons à la Source.

C’est dans ce quartier dionysien que Tiloun est né, a grandi et a forgé son âme artistique. Très jeune, il côtoie déjà des grands messieurs du folklore réunionnais : Alain Peters, Ziskakan à ses débuts… Il se souvient des détours du coté du Jardin de l’Etat, entre dalons de la rue, qui l’amènent à croiser régulièrement une espèce d’hurluberlu aux cheveux longs avec sa guitare, qui n’était autre qu’Henry Madoré. Une multitude de rencontres innocentes qui vont inconsciemment nourrir son esprit. Il fréquentait alors le foyer de la Source qui prodiguait auprès des jeunes sa mission d’ « éducation populaire ». La MJC d’il y a trente ans.

C’est dans ce contexte qu’il s’initie aux joies du folklore réunionnais ; on y joue de la percussion, on y chante et on y danse. A l’école de la vie de quartier, Tiloun emmagasine toutes les influences d’un quotidien plutôt mouvementé. Dans ce ti coin là, à l’époque bordé de champs de cannes (si si !), qui doit tout simplement son nom au fait qu’il y abrite une précieuse source d’eau, il est d’usage d’attribuer un ti nom gâté à tout le monde. A la question de la signification de ce surnom, Tiloun répond qu’il est assez difficile pour certains d’entre eux d’en connaitre l’origine… il se contentait alors de le traduire par « petite lune ». Mais il y a peu de temps, c’est Serge Sinimalé, avant de quitter notre monde en juillet dernier, qui lui révélait la réelle définition de ce ti nom gâté là. Serge Sinimalé, ce monument de la défense du maloya, de la reconnaissance et de la libre expression de l’identité créole, militant jusqu’au dernier souffle et très impliqué contre les fraudes électorales à Saint André, lui confia donc qu’il y a 50 ans, lorsqu’un badaud disait « allon voir bon tiloun ! », c’est qu’il allait voir des filles de joie. Evidemment, il ne faut pas chercher de lien…


Revenons à ce quartier de la Source que Tiloun définit comme un berceau de créativité. Sans pouvoir l’expliquer, il s’étonne et se réjouit d’énumérer la quantité impressionnante d’artistes qui en proviennent : Tikok Vellaye, Maxime Laope, Benoite Boulard, Henry Madoré, Alain Peters, Gilbert Barcaville, les frères Ducap, Arnaud Dormeuil (qui nous a quittés récemment), Jeff Gang, Atep… la liste est longue et mériterait qu’on se penche sérieusement sur les raisons d’une telle prolifération artistique ! Autant de gens que Tiloun a pu approcher et dont il s’est inspiré.
 


Dans le long parcours d’élaboration et de concrétisation de l’album dé pat ater, ce sont les événements du Chaudron en 1991 qui ont été le point de départ. Le déclic qui a convaincu Tiloun qu’il devait exprimer et faire partager ses idées. A ce moment, il a déjà quelques écrits derrière lui et commence à se produire sur la scène et dans les kabars. Il joue pendant 4 ans auprès de Firmin Viry qui lui apporte l’enseignement et la compréhension du maloya. Il achève alors de saisir qu’il s’agit d’une véritable philosophie, et qu’il faut être cohérent du début à la fin : avant, pendant et après la scène. Raconter l’ « avant » sur scène, Vivre le « pendant », l’assumer et l’appliquer « après ». 

Sa définition du maloya, si tant est qu’on puisse le résumer ainsi, est de transmettre les émotions du texte, du fonnkèr, en symbiose totale avec la musique. Il lui paraît évident de citer Danyèl Waro comme l’un des exemples flagrants qui illustrent cette définition.


Plus tard, il fait la première partie du concert célébrant les 15 ans d’existence de Ziskakan, ce qui marquera le début des sollicitations pour la réalisation d’un album. Mais voilà, Tiloun se dit qu’il y a assez de gens qui font du maloya, et pourquoi un de plus ?

Lui fait ça pour se divertir en parallèle de son travail d’éducateur spécialisé. Cinq ans plus tard, pour les 20 ans de Ziskakan, Gilbert Pounia passe un cran au dessus en lui proposant de financer son album, puis c’est au tour de Firmin Viry d’apporter son soutien, puis Danyèl Waro et encore Patrice Treuthard ! Tous unanimes à ne pas douter de l’évidence de cet enregistrement.


Convaincu de l’engouement de choix qui l’entoure, il campe sur sa position de ne pas vouloir faire un disque pour la gloire ; car il pense que le disque a cette fatalité de figer son contenu, et que, s’il doit être fait, c’est pour la mémoire. C’est Daniel Honoré (défenseur de la langue créole, poète, novelliste et auteur d’un dictionnaire d’expressions créoles…) qui sera la petite goutte qui fera éclore le bourgeon, le jour où il lui dit : « koué ou attend’ pou enregistrer ? ».



Loin d’une démarche commerciale, il contacte Jean Paul Kiesling pour enregistrer dans son studio, et s’entoure de sa formation complète pour donner toute la dimension à ses compositions datant pour certaines de plus de vingt ans.

Dé pat ater, les pieds sur terre, avec ses valeurs ancrées au plus profond de son maloya.


La famille, telle est sa valeur principale, il faut y voir deux degrés. 
Le premier, est le sens sanguin du terme, il ne peut concevoir de chanter ou d’inclure tel ou tel morceau dans son album sans que tout le monde soit d’accord, et sa femme en premier lieu car c’est elle qui « valide » tous ses textes ! Lorsqu’il monte sur scène, c’est tout son entourage qu’il engage. 
Le deuxième degré, c’est la « famille » au sens large du terme, les aspects de solidarité qu’on peut trouver lorsque l’on parle de « la grande famille de la musique ».


Une voix fragile et saisissante qui nous raconte La Réunion, sa Réunion, dans le respect de la langue et du patrimoine. Des textes engagés, pas encore assez à son goût, qui aborde les thèmes du métissage, du franc parlé, des travers de la vie, de l’amour, du sida, des Chagos… Tout cela dans un maloya épuré et harmonieux, notamment le titre « Dodo mon ti kok », une berceuse pour son zenfan écrite en 1989 et très joliment accompagnée par Sandrine Ledoux à la harpe, l’instrument préféré de Tiloun.


Aujourd’hui, avec un bel opus sous le bras, place aux concerts ! Car dans cette recherche d’authenticité, rien de vaut le contact avec le public, pour lui transmettre les émotions et laisser libre cours aux improvisations… « Tiloun na in kèr lé pli gro ke li ! » tel est le commentaire d’un spectateur récolté à chaud à la sortie du concert au Moda Bar dernièrement. Tiloun, ce qu’il aime, c’est « zoué à ter », être au plus près, jusqu’à plus d’heure ! Outre les mariages, baptêmes et diners dansants qu’il affectionne pour ces aspects, deux anecdotes sortent du lot : il joue régulièrement en milieu carcéral, et les mots lui manquent presque pour décrire cette atmosphère… livré à lui-même dans une odeur jamais sentie ailleurs, dans un climat où la tension est très palpable… Une autre fois encore, où il jouait devant « tout’ bann Shagossyens » dans l’hémicycle de la Région !


Lorsque Tiloun monte sur scène ou qu’il compose un morceau, il puise ses influences dans toutes ses rencontres, mais aussi dans des styles variés et majoritairement féminins : la musique du Cap Vert, Nawal (la voix des Comores), Nathalie Natiembé pour sa prestance et sa faculté à vivre la musique sur scène…

Et lorsqu’il rentre chez lui, rien ne vaut un bon vieux séga sur vinyle. S’il ne devait garder qu’un seul disque avec lui, ce serait sans hésitations : Ti Mardé de Firmin Viry. Suivez de près les prochaines dates de Tiloun, rien de tel pour s’initier au patrimoine réunionnais où se remémorer des valeurs dans le respect des traditions.

 

Texte : Olivier Giron

Photos : Guillaume Derand