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Rock & Troll

Les rockeurs péi masos ne cessent de me harceler pour que j’arrête d’attaquer leurs potes de l’électro et que je leur enfonce ma plume bien profond dans le micro.

La meilleure définition du rock
a été donnée par Jerry Lee Lewis : « Le rock’n’roll, c’est un chant de bouseux blancs sur des rythmes d’esclaves nègres : que ceux qui n’aiment pas ça aillent se faire foutre ». Autant dire que tous les éléments sont réunis à la Réunion pour que des zicos à tifs tentent de s’approprier l’héritage du maloya pour l’intégrer grassement dans de mauvais riffs. C’est bien simple, je pourrais écrire un best-seller pour vanner leurs horribles reprises rock d’Alain Peters. Et les métalleux qui nous ont soûlé avec leur putain de projet métaloya… C’est bon les gars, Sépultura l’a fait y’a vingt ans avec l’album Roots. La prochaine étape, c’est quoi ? Un concert de ségarage ? Un pogo sur du speed zouk ? Ou du tapping de maloyhard ?

Le créole aime se moquer des rockeurs car ils ne sont justement pas gro kèr. Essayez d’occulter leur look patibulaire et vous verrez que ces loulous recèlent un tempérament débonnaire. Derrière ce gros bracelet à clous se cache souvent un petit minou.

Il est touchant de voir comme le rockeur se sent proche des bestioles, non pas les bactéries qui prolifèrent dans les mailles houblonnées de son tee-shirt Black Sabbath, mais plutôt ces espèces à la réputation douteuse : Black Babouk, Lézarsonic, Killing Bonobos, Maudit Tangue,… Cette affection animalière est partagée par une autre catégorie proche de cette nébuleuse : les dessinateurs de bédé, fédérés sous le label enfantin « Le Cri du Margouillat ». Vous savez, ce gecko dégueu et gueulard qui veut pécho de la reptile facile en même temps qu’il débourre sur vos murs blancs.

Pas étonnant qu’ils organisent ensemble un fest-noise ce premier week-end de décembre à la Cité les Arts. La cité Lézard… Uh uh, cela nous promet des heures d’abrutissements sonores sur fond de phylactères bidonnantes. J’’espère que les gars ont pensé à faire sponsoriser leur défilé de freaks par L’effet Péi.

Quelle est la particularité de nos rockeurs péi ?

Qu’on se le dise, j’ai plein d’amis rockeurs mais ce sont des vrais gentlemen : ils savent jouer d’un instrument amplifié et ont la courtoisie de ne pas en jouer en public. Je vous déconseille d’assister à la répétition d’un groupe de rock noise : les gars passent 50% de leur temps à accorder leur instrument et les 50% restants à jouer faux. Si j’écris ce billet, c’est évidemment pour informer le grand public qu’il existe une vraie scène locale et je veux mettre tout mon savoir encyclopédique pour vous dépeindre ce milieu a priori très basique mais plus complexe qu’il n’y paraît.

Tout d’abord, ne vous laissez pas intimider par cette liste boursoufflée de genres de rock : screamo, wizard rock, speed metal, stoner, shoegaze, nu metal, queercore, math rock, … [Ndlr : Nous n’avons aucun représentant du genre math rock à la Réunion car aucun de nos rockeurs n’a obtenu son BAC S]

Cette multiplication des termes ne sert en réalité qu’à masquer le fait que tous ces mecs jouent exactement la même chose de la même façon depuis au moins 50 ans, c’est-à-dire du bruit et très mal. Après quelques fûts de bières, nos rockeurs insulaires peuvent se chamailler sur l’affiliation à tel ou tel sous-genre mais ce qui les réunit c’est la haine du système et surtout de toute forme de mélodie. Le plus important c’est de beugler avec une voix sépulcrale vu qu’il y a grave de place dans leur calebasse pour faire résonner leurs borborygmes.

Si vous voulez intégrer cette communauté, évitez de prononcer le mot « pop » car il symbolise des mélopées beaucoup trop radieuses, que le grand public pourrait aimer. Ici, on fait dans l’underground et c’est un job à plein temps de rester dans l’ombre. Les rockeurs réunionnais ne veulent tellement pas être connus qu’ils ont tous attendu que le disque soit mort pour enregistrer leur premier CD. Ainsi l’année 2016 a-t-elle vu une bonne partie des meilleurs groupes locaux investir de lourdes sommes dans des galettes léchées sans qu’un seul pense à sortir un clip regardable.

En même temps, gâcher sa thune à produire des disques n’est pas la pire façon de dépenser sa sur-rémunération, puisque la pire façon de dépenser sa sur-rémunération est d’acheter ces disques.


Comment niquer le Grand Capital ET acheter ses polos Fred Perry sur Amazon

Rien au monde ne ressemble plus à un rockeur péi qu’un autre rockeur, ce qui est déprimant pour tout le monde. Sur le plan vestimentaire, on peut distinguer deux écoles concurrentes. Les membres de la première s’habillent et se conduisent en toute circonstance comme s’ils vivaient dans un épisode de Sons of Anarchy, ce qui ne manque pas de sel quand on sait l’amour que le rockeur moyen porte à sa Kangoo.

La seconde moitié s’habille comme tout le monde, mais en 1995. Pensez à une version daltonienne de Tony Hawk devenue comptable dans un collège.

Une troisième catégorie, moins nombreuse car très élitiste, se prévaut d’une élégance anti-système dont l’emblème est le polo Fred Perry, uniforme des punks anti-fafs qui sont le bras armé de la révolution prolétarienne.

Bienvenue dans le gentil monde de la posture : Tu veux niquer l’ennemi capitaliste et tu achètes tes tees anti nazis sur Amazon, de peur d’être refoulé par les videurs de la Ravine des Roques (Ndlr : principal repaire de ces pirates faussement atrabilaires). Si tu n’es pas branché chiffon, il te reste l’option tatouage : imaginez comme le monde serait plus harmonieux si les rockeurs passaient autant de temps sur leur instrument que chez leur pote tatoueur.

En tout cas, voilà une communauté qui a la sympathie des journalistes, des revues de presse importantes et même des programmations prestigieuses alors même que leur audience est infime. Ce qui continue de la faire exister dans son environnement naturel (le rade) est la fidélité religieuse de son micro-public, et son extrême rentabilité : un Zinc rempli de rockeurs boit plus de bières qu’un Kaloo Bang plein de gens normaux.

J’ajouterai enfin que c’est une des rares communautés aussi bienveillantes pour les dilettantes mélomanes de ma trempe qui ont l’affront de venir secouer leur bedaine sans arborer le moindre tatouage tribal ni bavures grasses dans la tignasse. Ces forcenés ont même réussi à convertir Manzi l’aigri en pure groupie et je ne les remercierai jamais assez d’avoir contribué à faire venir à la Réunion plein de groupes revigorants dont La Colonie de Vacances et surtout le duo Make-Overs.

Je vais me répéter en affirmant que ce duo génial - qui boit du cidre, n’arbore aucun tatouage, ne touche pas de subventions et accouche d’un album autoproduit par an - a scindé le public réunionnais en deux camps : ceux qui ont déjà vu leur concert dantesque et les autres chanceux qui pourront les découvrir le 3 décembre au Palaxa.

Manzi Nuisance and the Gecko Warriors

Scoop : La belle équipe du label Maudit Tangue
me confirme que le cultissime groupe Frustration (en couv’ du magazine NOISE de décembre) est annoncé en mars par chez nous !