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Pour rugir de plaisir

Magique onomastique que celle du chorégraphe Akram Khan, dont le patronyme, à l’orée de son art, annonce déjà un crépitement.

D’aucuns viennent au théâtre avec un bagage de mots, d’expériences et de culture qui facilitent leur entrée dans le spectacle. D’autres arrivent nus.

Lorsqu’un artiste émeut un public averti, il est brillant. S’il exalte le cœur du novice, il est vrai. Retour en mots sur une éruption dansée, d’une universelle portée.

Le rideau est ouvert et déjà le plateau intrigue. Ses mystères abrupts nous toisent mais se taisent. Nul ne se meut, personne sur scène. Quelques indices pourtant d’une tragédie à venir. Des lances plantées dans le cœur de la terre. Au bout de l’une d’elles, une tête, macabre et sanguinolente. Comme un misérable totem de la vanité humaine trônant aux portes d’une arène mystérieuse. Et la pénombre.

Entre une danseuse. Et avec elle, le doute. Guerrier ou guerrière ? Puissante mais féline, tribale et sanguine, elle rôde sur le plateau sombre comme une bête traquée. Se saisit du totem et disparaît.
Autour, musiciens et chanteurs prennent place. Le battement des percussions lancinantes opère, comme un arrachement libérateur. Cage thoracique déployée, le spectateur observe son cœur battre, sur ses genoux.

Alors elle paraît. Tunique pure mais ouverte sur l’intime pourpré. Corps de poupée mais cœur farouche, insaisissable de pugnacité. Eblouissante de rapidité. À travers une chorégraphie d’une stupéfiante variété, elle exécute en virtuose un prodige rare.

Nous oublions qu’elle danse.

Elle n’est plus une femme, un nom, un corps, elle est la terre et le feu, membres ancrés dans le sol ou pulvérisés dans l’air, elle est la grâce et le démon, tour à tour académique ou imprévisible, rigide ou tellurique, soumise ou possédée.

Un duo s’amorce avec l’homme qui domine et soumet. Très vite, le pas de deux entraine l’éclosion d’une chair polymorphe. Deux âmes au sol s’imbriquent et se déchirent, s’unissent et se retirent. Chacun retourne à soi, comme dépossédé.

Le tableau final est une spectaculaire explosion. L’arène terreuse se craquèle, comme mue par les forces ensorcelantes des voix et des percussions. Les danseuses jaillissent et se terrent. Provoquent et se traquent. Chacun lutte pour rester soi. Les danseurs, flammèches jaillissant d’un cratère vibrant achèvent leur transsubstantiation. Les voilà parés d’éternité.

Certes, Until the Lions parle d’Inde et d’identité, de lutte et de féminité. L’esthète s’y repaîtra de symboles. Les autres d’animalité.

« La danse est une force animale dont chaque pas est une faiblesse humaine » écrivait Rémy Donnadieu. Chez Akram khan, voilà enfin les deux règnes sublimement réconciliés.

Zerbinette.