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La Guerre de Troie aura bien lieu

Elle n’a duré qu’une décennie mais a marqué plusieurs millénaires de littérature. Mythique et intemporelle, voilà une guerre qui n’en finit pas de ressusciter. Avec Iliade d’après Homère, la toute jeune Compagnie À Tire-D’Aile débarque sur les planches de Champ Fleuri. Pleins feux sur une antienne furieusement contemporaine.

Loin d’enfoncer les portes ouvertes de Troie, cette pièce se propose de redéfinir l’héroïsme, affirmant que tout conflit, au delà du manichéisme, est l’histoire d’une communion dans la souffrance. « Aujourd’hui plus que jamais, alors que l’Europe traverse une crise politique et économique majeure, nous voulons faire entendre la voix d’Homère », peut-on lire, en préambule de la pièce.

Engagée la dernière création de Pauline Bayle ? Sans doute. Mais en quoi ? Quels liens établir entre d’une part les 24 chants de l’Iliade, récit mythologique composé par Homère, poète grec du huitième siècle avant J.C et les avanies de la vieille Europe ? Quel rapport entre le combat d’Achille contre Hector et la misère de nos tueries ordinaires ? Bref, pourquoi vouloir transfuser notre humanité meurtrie à grands coups d’antique hémoglobine ?

Pour y répondre, Pauline Bayle, la juvénile et audacieuse metteure en scène de ce projet, se propose de mettre à sac tous les clichés tendant à appréhender la guerre comme un conflit moral. En effet, si L’Iliade raconte le combat d’un héros grec, Achille, qui tue Hector, le chef des armées troyennes, et saccage sa ville pour venger la mort de son ami Patrocle, elle ne fait jamais l’apologie d’un camp. Au delà de tout jugement, l’Iliade montre comment deux héros tentent d’échapper à leur condition de mortels en se mettant au service de leurs convictions, qu’elles soient tournées vers l’égoïsme pour Achille, ou vers l’altruisme pour Hector.

Dès lors, la mise en scène s’affranchit des stéréotypes héroïques pour mieux s’inscrire dans la problématique contemporaine.

Renverser les codes de la tragédie antique

Déchaînée, Pauline Bayle octroie le rôle d’Achille et d’Hector à deux comédiennes, se jouant des représentations liant héroïsme et virilité. Renversant les codes de la tragédie antique qui faisait porter aux hommes des masques de femme, puisque ces dernières étaient interdites sur scène, elle déconstruit également la notion de rôle. Ses six acteurs joueront à eux seuls tous les personnages de L’Iliade, incarnant tour à tour hommes et dieux, indépendamment de toute notion de sexe, de rang ou de couleur de peau.

Côté langage, la pièce s’amuse bien sûr à restituer la multiplicité des registres de notre époque, apanage d’un théâtre contemporain soucieux de vivacité. Qu’on se le dise, L’Iliade ne fleure pas la naphtaline des siècles passés. Les dieux pas plus que les hommes n’échappent au ridicule, et les comédiens entendent nous le montrer.

Côté scénographie, l’esthétique est à l’épure pour forcer les portes de notre imaginaire. Sur scène, 5 chaises préfigurant les tentes des personnages s’alignent derrière une bande de papier kraft, en guise de champ de bataille. Du faux sang, des paillettes ou de la poussière blanche sont les seuls artifices consommables et éphémères que la dramaturgie s’autorise, pour suggérer le temps qui passe. Foudre des dieux n’est pas poudre aux yeux. L’Iliade d’après Homère, s’annonce donc, à l’image de ses interprètes : drôle, effroyable, et talentueusement décomplexée.

Zerbinette