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La carte et le territoire

Le Ksouristan qu’on se le dise, est le nom du pays imaginaire d’Eric Ksouri, compositeur et musicien de la Compagnie La Ravine Rousse. C’est surtout un espace scénique où, accompagné par son compère artiste Romain Dargelos, il invite les âmes juvéniles à entrer dans un pays d’où l’on ne revient pas, et c’est tant mieux. Voici pourquoi.

Phonétiquement parlant, le Ksouristan n’est pas un territoire rassurant. Le suffixe " stan", qui désigne en persan " pays de ", convoque assez spontanément dans les esprits toute une cartographie guerrière : Afghanistan, Pakistan, Ouzbékistan.. Nous voilà bien loin du locus amoenus si souvent associé au terreau de l’enfance, avec sa rivière limpide et ses fleurs sur fond de ciel céruléen. Drôle de lieu pour les gosses que ce Ksouristan-là.
Qu’attendre donc d’un concert juvénile où l’on cause frontières et altérité en toute impunité, sur un plateau jonché d’objets hétéroclites ?

Entrer en Ksouristan, c’est d’abord, sur le plan esthétique, comme plonger dans un Magritte. En effet, après avoir cerné les éléments figuratifs rassurants, l’esprit doit faire le grand saut dans l’univers de l’artiste ou choisir de lui tourner le dos. La folie artistique ne fait pas que des émules auprès des adultes certes, mais les bambins, eux, en raffolent.
Eric Ksouri l’a bien compris. Sa création s’affranchit de tous les clichés de l’enfance, pour décaper l’objet et lui restituer sa poésie brute.
Exit donc le rose et le bleu, ours et poupées, ou tous autres oripeaux d’un merveilleux éculé.

Sur le plateau, quatre tableaux photographiés par Valérie Abella, imposent leur mystère et nourrissent l’insolence : " Voici un balcon ", annonce, facétieux, Romain Dargelos, en désignant un pot de fleur en équilibre sur la tige métallique d’une antenne parabolique, posée dans un champ de fleurs. Incrédules, les gosses se marrent. Ils contestent et s’ébrouent. Les deux bonhommes n’en ont cure. Au Ksouristan, on n’a que faire des idées reçues : les objets y sont polymorphes et les mots polysémiques.

Débute alors un fabuleux festival de tableaux musicaux, étoffés qui par le mime, qui par la parole, mettant tour à tour un instrument à l’honneur. Musicalement, on se régale. D’abord parce que les instruments en question sont les grands oubliés du pauvre imaginaire collectif. Il est diablement bon d’entendre ou de découvrir la clameur exotique du bouzouki, de l’ukulele ou de La kalimba, tandis que résonne le metallophone. L’écume du pianocktail flotte sur scène et le fantôme de Boris Vian n’est pas loin.

Ensuite parce que les morceaux fleurent tantôt le jazz revisité, le folklore slave dépoussiéré, le lyrisme déniaisé. Très symboliques, les partitions racontent une émotion, une situation type initiatique dans laquelle les marmailles se retrouvent ou se cherchent. Ksouri et Dargelos s’affrontent ou s’étreignent, partagent ou se contraignent, et petit à petit dessinent par leurs sons leurs corps et leurs mots ce qu’est vraiment le Ksouristan : un pays intérieur où les frontières de notre imagination nous démarquent de l’autre, mais que l’on gagne à partager.

Proche d’un univers à la Jean Pierre Jeunet, le spectacle offre d’authentiques plages de magie. Dans la pénombre à peine contrariée par les loupiotes suspendues dans des cloches de verre, un gigantesque paravent déploie lentement sa blancheur. En ombre chinoise, les corps des musiciens épousent la douceur de la mélodie. Instant de grâce dans le public joufflu. L’art est un territoire d’où l’on ne revient pas. Et c’est tant mieux.

Zerbinette.


Musiques Juvéniles du Ksouristan est une des propositions payantes de Gayar Cité. Le spectacle aura lieu le 19 février à 16h.