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Initiales capitales

L’exposition Le manifeste couleur propose une rétrospective autour du travail de K+P.

Le binôme constitué par la styliste Karine Chane Yin et le photographe Patrice Fuma Courtis poursuit une aventure tant éditoriale – ils est à l’origine de l’avant-gardiste SPOON, magazine underground de photographies de mode et d’art – que créatrice. Le manifeste couleur, par un processus de mise en abyme, est le spectacle des images mises en scène par le duo depuis plus de vingt ans. L’exposition est structurée en trois salles : la première retrace leur collaboration avec le photographe anglais Steve Hiett, qui a réalisé l’ensemble des couvertures de SPOON, la deuxième présente leurs collaborations avec d’autres photographes. Enfin, la dernière salle expose le travail de K+P depuis leur retour à la Réunion en 2012, qui précède le lancement d’un SPOON new edition après son naufrage par ceux qui devaient reprendre le flambeau.

SPOON, une utopie éditoriale

L’histoire de SPOON n’est pas ordinaire. Le magazine naît en 1996 de la rencontre d’une frustration et d’une contrainte : Patrice Fuma Courtis et Karine Chane Yin comprennent qu’il leur sera difficile de conquérir une forme de liberté et de singularité s’ils restent dans le rang des magazines de mode traditionnels et, faute de moyens, ne peuvent se lancer dans l’édition d’un magazine papier qui serait à leur image.

Ils convertissent l’occasion des balbutiements d’Internet en une formidable opportunité : SPOON fait partie des 100 000 premiers sites au monde, et sera très vite repéré par un imprimeur. Publié in et offline, SPOON a su s’attirer les contributions les plus mythiques (Steve Hiett, mais aussi Jean-François Lepage qui a renoué avec la photographie de mode grâce au magazine). SPOON s’arrête en 2000, et est à nouveau édité depuis 2014.

Entretemps, K+P ont vécu la douloureuse expérience de la compromission : le magazine Twill, créé à la demande d’un milliardaire italien, leur a fait perdre leur âme. C’est pourquoi SPOON new-edition poursuit avec davantage de cohérence la radicalité qui est la sienne depuis le départ : rendre la photographie de mode à l’art en ne la jetant plus en pâture au règne aliénant de la publicité. Le pari est désormais tenu à l’aide du social network Ello.co qui soutient le magazine : « Nous avons voulu échapper à la publicité, qui n’est qu’une solution illusoire en ce qu’elle aplanit les difficultés en surface mais expose à une pression terrible en profondeur » explique Karine Chane Yin.


«  Nous sommes borderline, entre l’art et le marché » poursuit-elle : il s’agit de jouer sur l’arête afin de n’aboutir, pour reprendre les mots de Mallarmé, ni à un Bon Marché gouverné strictement par la perspective économique des valeurs marchandes, ni à un Livre, c’est-à-dire à une forme de sacralité exagérée. Les images sont d’ailleurs dépourvues de cadre : « Il s’agit de rompre avec toute préciosité », explique Karine Chane Yin. Vêtement, peau, décor font corps ensemble dans l’image. Jamais de placement de produit et parfois même une quasi-absence de mode, comme cette photographie qui reprend la composition classique d’un Déjeuner sur l’herbe où le vêtement ne dissimule presque plus la peau.

Le retour à la Réunion aurait pu être périlleux, dans la mesure où le délai d’immobilisation des vêtements prêtés par les créateurs est considérablement étendu du fait de l’acheminement mais K+P ont conquis la confiance du milieu.

Saisir l’air du temps (ou être saisi)

K+P fabriquent des images intempestives qui rompent impertinemment avec la meute des lieux communs. Dans les années 1990, alors que la reality-photography est reine, ils martèlent avec conviction l’idée selon laquelle la couleur ne relève pas que du Kitsch et du mauvais goût.

« La couleur est quelque chose de positif : on peut penser à Gauguin ou à Van Gogh. C’est aussi quelque chose qui se rapproche du révolutionnaire, du punk, du subversif, là où s’habiller en noir donne des gages de respectabilité » commentent les deux créateurs. La couleur, c’est aussi le choix de castings multiraciaux et de shootings cosmopolites, comme ce tournage aux Iles Féroé où K+P ont dû, pour face à des frimas inattendus, se vêtir des vêtements destinés aux modèles.

De la même manière, il s’agit de se placer en porte-à-faux du porno chic : « Nous ne voulons pas être des proxénètes qui font de l’argent avec la chair : le sexe doit être sublimé et rendu aux artistes ». C’est chose faite, comme en témoignent la série de photographies autour de la gourmandise et des fruits tropicaux. La pudibonderie des temps contemporains agace le duo, qui veut montrer que la nudité ne doit pas être censurée.

La littérature et le cinéma ne sont jamais bien loin, si La Comédie humaine ou L’Attrape-cœurs se glissent parfois dans la poche d’un jean, le volume 2 de SPOON est librement inspiré de l’univers de Marc Behm, l’auteur de Mortelle randonnée ou de La Reine de la nuit.


Sur la couverture, la photographie de Steve Hiett est d’une sensualité trouble : tandis que l’héroïne de Marc Behm finira pendue pour crimes contre l’humanité après être devenue nazie par goût des fornications allègres, le modèle se fait pourlécher le coup par un grand chien blanc avide, comme pour rappeler qu’il ne faut pas oublier la créature maléfique à l’orée du bois. On retrouve le motif du chaperon rouge sur la couverture du numéro 5, Girls in the grass : une femme encapée de rouge se dissimule le visage, offerte innocemment dans l’herbe.

L’une des images les plus marquantes est sans doute l’une des couvertures pop art de Twill : en août 2001, K+P travaillent à partir de la photographie d’Emmanuel Gimeno qui montre un modèle mimant la Statue de la Liberté et faisant le geste radical des Black power, bras levé et poing serré. Il s’agissait de manifester la diversité musicale black à New-York. Septembre arrive et braque le destin de la photographie qui est alors renommée : Chaos and Confusion. Le contraste entre le titre et l’image traduit le télescopage brutal de l’art et de la réalité. Être dans l’air du temps, ce n’est pas seulement le déterminer de manière avant-gardiste et pionnière : c’est aussi participer au monde en se laissant fléchir par la contingence de ses évènements.

Les dernières créations de Patrice Fuma-Courtis et Karine Chane Yin continuent avec humour à sortir des sentiers rebattus : « Nous jouons en permanence avec une tension érotique, explicite ou implicite, et remanions à nouveaux frais le cliché du sexe dans les îles : à contrecourant, nos images proposent de la science-fiction sous les tropiques ».

En effet, les clichés donnent à voir de grandes prêtresses mystérieuses, des femmes perchées ou alanguies dans les arbres plein de mousse, ou encore un corps plein de vertige et de motifs colorés géométriques dont on pressent qu’il désire tomber.

Et, bien sûr, on retiendra la superbe image qui accueille le visiteur à l’orée du FRAC : la poitrine constellée de mosaïques noires figurant des ailes de papillon brodées et la bouche entrouverte, le modèle post-humain aux doigts fourchus et aux cuisses dévoilées par un tissu diaphane a le visage cinglé d’un rayon de lumière bleuté qui semble venir d’outremonde, venant rompre par une diagonale la double verticalité des deux troncs, humain et végétal.

Clotilde Brière