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Le Son du Bahut

Sex, Drugs & Prépa Maths-Physique

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Ce soir le Palaxa et le Kervegen accueillent les finales du Son du Bahut. Les lycéens d’aujourd’hui sont-ils les rockstars de demain ? Pas vraiment, si on se fie à leurs projets.

Les Rolling Stones ont passé la première année de leur existence à essayer de rester au sec, à voler de la bouffe et à répéter. Ca nous coûtait, d’être les Rolling Stones. L’appart où on vivait, Mick, Brian et moi, au 102 Edith Grove à Fulham, était vraiment répugnant, et pour nous c’était presque une activité professionnelle d’aggraver encore son état, mais de toute façon, on n’avait pas les moyens de l’arranger. On y a posé nos sacs à l’été 1962 et on est restés un an, survivant à l’hiver le plus froid depuis 1740. Les quelques shillings qu’on glissait dans le compteur pour avoir un peu de chaleur, du gaz et de l’électricité n’étaient pas faciles à dénicher. Il y avait deux lits, des matelas à même le sol, pas de meubles pour ainsi dire, et un tapis usé jusqu’à la corde. On ne décidait jamais à l’avance qui dormirait où, et ce n’était pas important pace qu’on finissait en général par se réveiller tous les trois par terre, à côté de l’énorme meuble radio-tourne-disque que Brian avait apporté avec lui, superbe prouesse technologique des années 50.

La détermination et les ennuis que raconte Keith Richards, dans Life, font partie de l’imaginaire populaire qui entoure les groupes de rock : des jeunes (Richards n’a que 18 ans à l’époque) soudés par un but et qui, de bouge cradingue en cave humide, triomphent des cœurs et des difficultés à force d’acharnement. Mais Les Rolling Stones ou les Beatles n’avaient pas le Son du Bahut, le dispositif remis sur pieds à La Réunion par Pierre Macart sur les cendres d’anciens tremplins lycéens organisés au Bato Fou, comme Musikolycée. Le principe : offrir aux musiciens du lycée une première expérience sur scène dans un contexte professionnel. Organisé dans le nord au Palaxa et dans le sud au Kerveguen, le tremplin rassemble plusieurs dizaines de groupes, venus d’un peu partout dans l’île.

Mais rassembler tous ces ados sur scène dans une explosion d’hormones et de voix qui muent, quand on a à l’esprit les frasques des Stones, cette image immortelle du chaos créateur d’où les hommes sortent presque toujours amochés, ça doit être une responsabilité difficile à assumer en terme de sécurité. Je pose la question à Pierre Macart. "Il y a quelques années, c’était un bordel dingue : alcool, conneries, pogos... Un soir, au Bato Fou à l’époque, on a même eu deux interventions du SAMU. Des vrais sauvages ! Les gosses de partout, ivres morts, allongés en croix sur le parking... On s’est fait insulter par tout le monde, les parents, les institutions…"

Pierre Macart, il te dit ça de sa grosse voix râpeuse d’ex-videur de tripot, son regard acier sérieux, mais avec au coin des lèvres le sourire tendre des briscards qui ont, pour les débordements de la jeunesse, une indulgence amusée et, peut-être même, un peu de nostalgie. Du coup, quand il ajoute sur un ton neutre : "C’est fini ça. Cette année, ils sont hyper sages…", tu te demandes, au fond, il n’est pas un peu déçu.

Rock Forever

C’est vrai qu’à discuter avec ces jeunes tout propres, pour la plupart assez stylés et rassemblés sagement dans la cour du Palaxa pour leur baptême de conférence de presse, on n’a pas vraiment l’impression d’être en face de l’avant-garde furieuse et dépenaillée des musiques alternatives, ni de geeks mutants prêts à tous les extrêmes pour inventer le son de demain. Premier constat : la plupart font du rock, mâtiné de pop ou de funk. Certains d’entre eux citent même Dire Straits en référence – Mark Knopfler, le bandeau de tennis rouge qui embrasse la calvitie naissante, effort désespéré pour retenir le cheveu, et ces épaulettes si larges sous les vestes roses : des enfants nés pour la plupart après la sortie de On Every Street en 1991, dernier album du groupe, ne devraient-ils pas rire de lui, plutôt que l’admirer ?

"Le rock, ça marche depuis les années 50. Ca veut dire qu’il n’y a rien à changer. Tous ces gens, leur musique, elle est parfaite." Celui qui vient de me répondre porte l’uniforme réglementaire de la rockstar anglaise décontractée : mignon minoi, chapeau nonchalamment posé sur le derrière du crane et lunettes noires. Il a bonne mine pour un rocker, c’est peut-être parce qu’il est aide-soignant. Il est guitariste de The Numbers (sélection sud), et il a 26 ans. Je lui demande si c’est pas un peu tricher, d’être si vieux dans un tremplin lycéen. Il me répond que pour s’inscrire, il n’y a pas besoin d’avoir plus de 50% de lycéens dans un groupe. Bon OK. Je lui demande si ça le surprend que les jeunes de 2012 continuent de jouer une musique vieille de 50 ans. Il me fait un sourire désinvolte, et me dit que Woodstock c’était quand même la classe. "- Nostalgique d’une époque que vous n’avez pas vécu ? - Complètement."

Quentin, l’autre guitariste de son groupe, The Numbers (sélection sud), juste à côté de lui, a passé le bac cette année. Il est moins sûr, pour la nostalgie, mais pour le rock il est d’accord. A un moment, il prononce même le nom d’AC/DC. Et quand on les interroge sur les thèmes abordés dans leurs chansons, ils échangent un sourire complice et annoncent : "Le sexe et la drogue. Et les filles ouais." Du coup, je me tourne vers le bassiste et le guitariste de White Shame, juste à côté, la même question dans le regard. "Pareil, ouais. Les filles surtout."

A gauche, Loïc et Antoine, de White Shame et à droite, The Numbers, avec Quentin et Nico

Leur amour pour les filles et la drogue me renvoie aux mythes du rock. J’ai toujours en tête l’histoire de Keith Richards, cette idée que quand on est jeune et musicien, on ne veut rien d’autre que ça, et pour toujours. Du coup je leur demande s’ils envisagent un avenir dans la musique. Et là, c’est la dépressurisation totale du rock’n’roll. J’ai en face de moi trois lycéens, ils ont tous un groupe, pas un ne me dit qu’il veut en faire sa vie. Quentin résume un peu l’esprit général : « On n’aurait pas de situation, pas de moyens pour faire des études, on irait peut-être, on se lancerait… Mais on va pas abandonner nos études pour ça, non ». Cinéma, ingénieur du son, sport : les secteurs où il se voient, plus tard, travailler, restent dans le domaine du divertissement, mais ils pensent d’abord prépa maths-physique, BTS, STAPS ou même armée.

Le déclic ?

Je me dis que ces gamins sont raisonnables au-delà du raisonnable. Tous ceux que je croise me donneront sensiblement la même réponse. Je finis par discuter avec Kissamilé, groupe fondé à Nancy par Vincent Goursalo et Clémentine Schreiber. Ils sont à La Réunion pour une brève tournée. Vincent a remporté le concours Musicolycée trois années de suite, entre 2005 et 2007. C’est après ces succès qu’il a voulu se lancer dans la musique, en participant aux sélections de la Star Academy, puis en s’inscrivant à la Music Academy de Nancy, où il a rencontré Clémentine. "J’étais comme eux, je crois, à l’époque. Je n’envisageais pas sérieusement de me lancer dans la musique. Mais les tremplins ont été le déclic".

Retour à Pierre Macart : "C’est le but : offrir à ces jeunes une première expérience dans un contexte professionnel. Et, pourquoi pas, susciter des vocations. En tout cas, le niveau général des groupes a vachement progressé. Tu vois de plus en plus de gamins avec un gros niveau individuel. Les mecs jouent quoi. Et puis, chose qu’on ne voyait pas avant, on commence à avoir des groupes qui font un vrai travail de scène, qui réfléchissent aux enchaînements des morceaux, qui ont une approche presque pro…"

Finalement, peut-être que je me suis trompé, peut-être qu’il n’est pas si déçu que ça. Et au contraire. Le fait d’avoir du plomb dans la cervelle, d’avoir l’angoisse du déclassement et envie d’un cursus bien sage n’empêchera peut-être pas ces kids d’être les reustas du futur. Peut-être même que c’est ce soir, sur la scène du Kerveguen ou du Palaxa, que naîtra l’étincelle qui les fera exploser, plus tard. Et peut-être même que si vous y allez, dans une poignée d’années, vous pourrez dire : "j’y étais". Comme les clients qui à l’été 62, avaient pris l’habitude d’aller boire un verre au Wetherby Arms, sur King’s Road, le pub de Chelsea qui accueillit les premières répétitions des Stones.

Et ce qui peut vous arriver de pire, si vous y allez, c’est de faire plaisir à des gamins le soir des résultats du bac.

les réactions à cet article
le 8 juillet 2012 à 23:19, par
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Les jeunes artistes d'aujourd'hui, doués et passionnés , que ce soit en chant, musique ou danse, prennent souvent des allures de pros. S'ils aimeraient pouvoir vivre plus tard de leur passion, ils ne cherchent pas pour autant à abandonner leurs études, - surtout si ces dernières sont satisfaisantes- pour suivre une voix artistique.Rares sont ceux qui s'adonnent très tôt à ce choix., par vocation. C'est souvent , en parallèle avec les études que cela se passe. Ils auront toujours le temps plus tard d'y revenir si de belles opportunités se présentent à eux. Quentin et ses copains ont raison.
Qu'il y ait de la drogue chez les rockers, rien de surprenant. Ceux qui évoluent dans ce milieu, devraient passer en revue la fin tragique de la plupart des éléments des groupes qui en ont abusé et les problèmes , dont de santé vécus actuellement par l'animateur télé Delarue.

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