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Rencontre avec Jean-Claude Dreyfus
"Même avec une hanche pourrie, je suis aérienne"
Le Grand Marché affiche complet pour "Le Mardi à Monoprix", l’histoire d’un transsexuel qui aide son père veuf et acariâtre dans ses tâches ménagères. Un succès du en grande partie à la présence de Jean-Claude Dreyfus, comédien grandiose qui porte la pièce. Pour consoler un peu les spectateurs déçus qui n’ont pas pu avoir de place, nous avons rencontré cet épatant bonhomme.
« Moi, je ne travaille pas, monsieur. Je m’amuse. » Jouisseur ventru coulé dans un fauteuil trop bas, Jean-Claude Dreyfus joue gentiment la truculence pour la galerie des journalistes, avec une habitude poliment blasée. Il a insisté pour papoter en extérieur, où ses gros doigts qu’étranglent deux bagues d’argent tiennent un cigarillo fumant. La voix râpeuse et grave, il explique courtoisement la naissance de la pièce. Le texte du Mardi à Monoprix lui a été soumis lors des Moussons d’Eté de Pont-à-Mousson, un festival qui tourne autour de lectures d’auteurs de théâtre contemporains qui n’ont encore jamais été joués. « Je l’ai lu, il ne m’est pas tombé des mains. Ce n’est pas si fréquent. » L’euphémisme malin, un brin désinvolte, est vite complété avec plus de sérieux.
Car s’il est connu du grand public pour ses films avec Rohmer (L’Anglaise et le Duc) et pour être l’un des acteurs fétiches de Jean-Pierre Jeunet, pour qui il incarne le boucher dégueulasse et flippant de Delicatessen, puis l’incongru dresseur de puces de La Cité des Enfants Perdus, c’est déguisé en femme qu’il essuie ses premières planches. Dans les années 70, il est Emma Von Scratch dans le cabaret transformiste La Grande Eugène de Salieri, fait du cinoche en travelo pour Audiard. Le transgenre est un terrain connu. « Le Mardi m’a permis d’aller plus loin. Je n’y joue pas un homme déguisé en femme, mais bien un homme qui est devenu une femme. Pendant 1h20, je passe de l’autre côté de la transsexualité. » Son bon quintal boiteux emmailloté d’un débardeur serré à mailles de nylon, une veste légère où deux cochons dorés copulent embrochés – un accessoire fétiche, les mollets contenus par de hautes chaussettes beiges, le bob usé posé sur sa canne près de lui ; difficile de se l’imaginer madame. Une fois monté sur talons, pourtant, « même avec une hanche pourrie, je suis aérienne… », assure-t-il, amusé.
Mais ce monologue du transsexuel n’est pas une comédie. Certes il y a le décalage, certes on rigole, d’abord, dans le public, quand Marie-Pierre raconte les méchancetés de la caissière, le regard des vieilles connaissances, et les non-dits, surtout. « C’est le sous-texte qui m’intéresse, au théâtre. C’est tout ce que le texte ne dit pas mais qui est là, et qu’il faut suggérer. » D’où la musique, une contrebasse sur scène qui dessine des humeurs, un décor, et qui fait contrepoint. Puis un travail sur la gestuelle, une sorte de chorégraphie pour habiter les vides du texte. « Mais ça, comment je fais, ce que je veux dire, c’est ma petite cuisine… ». Dreyfus fait bien du mystère de ses ficelles. Que voulez-vous, pour durer dans un métier, il faut savoir garder ses trucs.
Sans mettre un chiffre sur son âge – restons coquet – on peut dire de cet extravagant morceau d’humanité qu’il approche celui de la retraite. Pour autant, ça continue de turbiner dans ses méninges, foire à projets. Un hommage à Raymond Devos d’abord, bientôt, et puis une autre pièce, Tedy, la confession trashy d’un tueur en série américain une heure avant son exécution. Et des envies, des gourmandises, comme jouer Henri Langlois au cinéma, le fondateur de la cinémathèque française, imposant gueulard au caractère trempé, décédé en 1977. « Il y a des choses qui vous vont, voilà tout. Ils ont le choix, pour le rôle, c’est moi, ou Depardieu. Mais Depardieu, ça ne serait pas le choix juste… »
Espérons que le film se fera, et avec lui. Ca consolerait peut-être les nombreux spectateurs malheureux qui s’y sont pris trop tard, et qui n’ont pas pu obtenir de place. Annoncé depuis septembre, le spectacle est complet, et permet au CDOI de clôturer sa saison sur un carton plein.
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