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Entretien avec Laurent Garnier
Marathon Man
Enfin de retour à La Réunion, le DJ pionnier de la techno française revient pour l’Azenda sur son parcours et sur son dernier projet, LBS.
Il a tout fait. Résident à la mythique Hacienda à la fin des années 80 quand la house de Chicago et la techno primordiale de Détroit s’abattent sur les dancefloors européens, il réveille au début des 90’s un Paname à la bourre sur le mouvement avec les légendaires soirées Wake Up. Vétéran de la dance music, il voit naître puis s’éteindre les rave partys, fonde en 1994 l’un des premiers labels techno en France et devient l’un des artisans de la reconnaissance de l’électro comme forme artistique à part entière par la Société Française des Auteurs Compositeurs (SACEM). Il remporte en 1998 la toute première victoire de la musique dans la catégorie Meilleur album Dance.
Dans les années 2000, il compose de plus en plus, collabore avec des musiciens de jazz, publie un livre autobiographique sur l’histoire du mouvement techno (Electrochoc, chez Flammarion, 2007). A la sortie de son dernier album Tales of a Kleptomaniac en 2009, il finit par délaisser le métier de DJ pour courir les festivals avec une musique live organique. Cette quête de respectabilité s’achève en 2010 avec un show historique dans la très bourgeoise salle Pleyel à Paris, qui programme principalement du classique. Garnier monte sur scène avec 9 musiciens et régale un public de vieux connaisseurs assis. Mission crédibilité accomplie.
2011 : c’est l’heure du retour aux sources, le kick du dancefloor, la foule compacte des clubs, les sets marathon où les morceaux se dilatent en pistes de plus de 20 minutes, impossibles à jouer en festival. Il embarque son compère Scan X et le claviériste Benjamin Rippert, et monte avec eux le projet LBS (Live Booth Session), qui pose ses valises sur les docks du Port le 10 décembre. Mélange de techno à l’ancienne et de live mélodique, LBS est la dernière étape d’un parcours aventureux, sur lequel Laurent Garnier a bien voulu revenir avec nous.
Comment le projet LBS est-il né ?
Tout naturellement. Après l’album Kleptomaniac, on a monté une tournée avec 5 musiciens qui m’accompagnaient sur scène. Et pendant deux ans, avec eux, la musique et les morceaux ont beaucoup évolué. On a fini avec quelque chose qui se rapprochait plus du concert de jazz avec des beats électro. L’improvisation m’apportait beaucoup d’énergie, j’ai vraiment eu l’impression d’avancer, d’aller de l’avant. Quand les gens ont commencé à réclamer que je reprenne du service en tant que DJ, je me voyais mal faire marche arrière, me remettre à passer des disques et basta. Je ne voulais pas revenir à une musique figée. Je voulais continuer de m’amuser, expérimenter dans tous les sens. Et en même temps, je voulais retrouver l’ambiance des clubs.
LBS, c’est donc un peu la synthèse de tout ça ?
Voilà. Du coup, on a pris la formation de la tournée, et on l’a désossée comme une voiture pour ne garder que le cadre et le moteur. On a enlevé tout ce qui était trop jazz pour avoir une formule plus simple, plus dancefloor, sans perdre la possibilité d’improviser. On s’est retrouvé avec un trio, Scan X et moi aux machines et Benjamin Rippert aux claviers, le combo parfait pour ne rien perdre en musicalité tout en gardant un côté radical et efficace. Et ça marche, on a joué autant dans des clubs que dans des festivals, et tout le monde danse. On a fait bouger 11 000 personnes à Miami, c’était énorme. Et on a fait bouger pareil le Panorama Bar à Berlin, qui est tout petit.
Ca fait plus de 10 ans maintenant que tu as commencé à jouer avec des musiciens de jazz, pourquoi avoir décidé de prendre ce virage ?
Il y a 10, 15 ans, quand j’ai commencé à rechercher des choses plus organiques, à collaborer avec des musiciens, je l’ai fait parce que pour la presse de l’époque, les DJ faisaient forcément de la musique de merde. Soit t’étais musicien, soit t’étais DJ, point final. Du coup, je suis monté sur scène sans platines, sans vinyles, sans CD, sans rien qui puisse évoquer l’univers des DJ. Sans trop savoir comment m’y prendre, j’ai commencé à faire intervenir des jazzmen, parce qu’ils peuvent improviser et s’intégrer facilement partout.
Comment est-ce que ça s’organise en live, le mélange des machines et des instruments ?
Au début, c’était brouillon, je tâtonnais, je ne savais pas trop comment laisser de la place aux musiciens pour qu’ils s’expriment. Les choses ont vraiment changé quand j’ai rencontré le pianiste norvégien Bugge Wesseltoft. Avec lui, j’ai compris comment modifier ma musique pour laisser de la liberté aux autres, à prendre le rôle de chef d’orchestre. Ca passe beaucoup par la gestuelle, on a du inventer un langage original entre nous. Et puis techniquement, je travaille à partir de boucles, et pas à partir d’une structure préenregistrée. Ca me permet d’avoir vraiment le contrôle sur la structure des morceaux, sur leur évolution, je suis libre d’étirer les pistes comme je le sens, en fonction de ce que je reçois des musiciens ou du public.
Il y a un instrumentiste dans LBS, mais il y aussi Scan X, qui vient comme toi de l’électro. Pourquoi avoir deux personnes différentes aux machines ?
C’est toujours pour être plus libre. Quand j’ai commencé les live, j’avais trop de choses à gérer, trop de boucles, trop d’effets, trop de filtres et trop de contraintes techniques. J’étais accaparé par mes machines, j’avais pas le temps de lever la tête pour écouter mes musiciens, pour partager des émotions avec eux et sentir la direction qu’il fallait donner au morceau. Je travaille avec Scan X depuis 18 ans, on se connaît très bien, et il a eu la gentillesse de prendre le temps de m’accompagner alors qu’il a lui aussi sa propre carrière d’artiste. Scan X est vraiment dans la technologie, donc le fait qu’il soit là me permet de souffler. Il me libère des contraintes techniques, et comme ça, on peut vraiment aller au bout de mes idées. C’est tout le principe de LBS, qui est un projet expérimental au sens où on travaille à fond sur la longueur, on étire tout au maximum pour raconter une histoire.
Un peu à contre-courant de la nouvelle école française comme Justice et les productions du label Ed Banger, qui font des choses très courtes, très punchy…
Oui, c’est vraiment ça. Nous, dans l’ancienne école, on travaille plus sur le temps, sur des choses très allongées, quand les nouveaux font une musique hyper dense, hyper calibrée, survitaminée à mort. J’ai beaucoup de respect pour Pedro (Pedro Winter, le créateur du label Ed Banger), mais je ne peux pas dire que j’aime tout ce qu’il produit. Leur principe, c’est de rendre le public fou toutes les trois minutes avec une grosse montée, et j’ai du mal à voyager comme ça. C’est une musique qui demande beaucoup d’énergie au danseur, beaucoup de dépense, mais qui ne donne pas grand chose en retour. Nous on fonctionne plus sur l’énergie du voyage. C’est ce que j’ai toujours aimé dans la techno, le côté très cérébral de la danse. Et ça demande du temps. Quand j’ai commencé, on faisait des sets de plus de 10 heures, parce que c’est le temps qu’il fallait pour aller au bout de la ballade. Aujourd’hui, les jeunes DJ jouent deux heures et ils sont fatigués. Ca nous fait un peu rire.
C’est pour ça que pour faire une date avec LBS, vous exigez d’avoir 5 heures minimum ?
Au début, il y a un an, on demandait 5 heures, parce qu’on se disait qu’on avait besoin de ça pour aller là où on voulait. Mais avec l’expérience, on se dit que le bon timing, c’est 4 heures. Ca peut sembler un peu dingue de dire ça dans une époque où le set moyen dure beaucoup moins, mais si on n’a que 4 heures, ça nous oblige à travailler dans l’urgence, et c’est plus stimulant pour nous, et pour le public. Ca dégage plus d’énergie.
Dernière question : tu as 45 ans aujourd’hui, est-ce que ça t’arrive encore d’aller en club quand tu ne joues pas, juste pour danser ?
Bien sûr ! Ah ouais, j’adore ça ! C’est de là que je viens, et je ne me suis jamais arrêté. La passion, c’est la passion.
Illustration : Freddy Leclerc
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Merci Laurent a samedi