Turquie : les anti-Erdogan diabolisés avant un référendum clé

© AFP/Archives - Adem ALTAN

Le camp du président turc Recep Tayyip Erdogan a lancé une campagne de diabolisation des opposants à une révision constitutionnelle renforçant les pouvoirs du chef de l’Etat, au risque de creuser les failles qui lézardent la société.

Soutenus par une puissante artillerie médiatique, les dirigeants turcs martèlent le même message à deux mois d’un référendum le 16 avril sur la réforme : voter "non", c’est faire le jeu des "terroristes" et des "putschistes".

Alors que le scrutin s’annonce serré, M. Erdogan, réputé pour sa rhétorique de boxeur, devait tenir vendredi un meeting à Kahramanmaras (sud-est), première étape d’une tournée dans une trentaine de provinces. Dans les faits, la campagne a déjà débuté.

"D’une certaine manière, à vrai dire, la place de ceux qui disent non est à côté du 15-juillet", date d’une tentative de coup d’Etat l’été dernier, a déclaré cette semaine M. Erdogan, s’attirant de vives critiques de l’opposition.

"Les organisations terroristes font en choeur campagne pour le non", a enfoncé le Premier ministre turc Binali Yildirim, ajoutant : "Mes concitoyens ne prendront pas place aux côtés des groupes terroristes".

Selon les analystes, les dirigeants turcs reprennent là une rhétorique de stigmatisation expérimentée à maintes reprises par le parti islamo-conservateur au pouvoir (AKP), notamment depuis les grandes manifestations antigouvernementales de 2013.

"Depuis que l’AKP a compris que la diabolisation d’un camp lui réussissait (...), cette stratégie est devenue sa principale machine à gagner", explique à l’AFP Samim Akgönül, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France.

- ’Deux Turquie’ -

Selon les dirigeants turcs, la révision constitutionnelle, qui ferait du président la seule tête de l’exécutif et pourrait permettre à M. Erdogan de rester au pouvoir jusqu’en 2029, est nécessaire pour assurer la stabilité au sommet de l’Etat.

Mais les opposants à cette réforme estiment qu’elle accorderait trop de pouvoirs au président turc, accusé de dérive autoritaire, notamment depuis le putsch manqué qui a été suivi de purges inédites.

"Deux Turquie" s’opposent dans cette campagne pour le référendum, dit à l’AFP un militant de l’AKP qui a requis l’anonymat : "la nouvelle Turquie, forte" et "ceux qui trahissent cette patrie". Et d’ajouter : "Le pays a besoin de Tayyip Erdogan".

Pour les experts, une majorité d’électeurs se prononceront moins sur le contenu de cette réforme complexe que pour ou contre M. Erdogan, qui domine la scène politique turque depuis son arrivée au pouvoir en 2003.

Et ce facteur renforce l’âpreté des débats, remarque Soner Cagaptay, analyste au Washington Institute : "alors qu’une moitié de Turcs adule Erdogan, l’autre moitié, diabolisée par lui, hait le président turc et ne s’inclinera jamais devant lui".

"Les gens jugent tout en termes de pro ou anti-Erdogan", ajoute la célèbre romancière Asli Erdogan (qui n’a aucun lien de parenté avec le président turc).

Pour ses partisans, s’opposer à M. Erdogan "revient à s’opposer à Dieu", explique-t-elle lors d’un entretien avec l’AFP. Par conséquent, "si tu dis non, tu es un démon".

- ’Vent contraire’ -

Dans ce lourd climat, le mot "non" est devenu suspect. Ainsi, une série télévisée a été accusée de mener campagne de façon subliminale pour une scène dans laquelle une famille vote autour d’une table pour décider de rendre ou non visite à un proche. Le "non" l’emporte.

Cette rhétorique a plongé la campagne dans une atmosphère pesante qui pourrait desservir le camp du "oui", souligne toutefois Abdulkadir Selvi, un chroniqueur proche du pouvoir qui estime qu’"un vent contraire souffle sur la campagne du oui".

Mettre sur le même plan des organisations terroristes et les partisans du "non" renforce l’opinion selon laquelle une dérive autoritaire est en cours et trouble les électeurs indécis, met-il en garde.

Le chef du principal parti d’opposition (CHP), Kemal Kiliçdaroglu, a accusé les dirigeants turcs de "calomnier" l’opposition car "ils ne savent pas comment s’y prendre pour convaincre les gens de voter oui".

Comme pour tenter de déminer la polémique qui ne cesse de croître, le ministre de la Justice Bekir Bozdag a affirmé vendredi : "Si une seule personne a été arrêtée parce qu’elle dit non au référendum, je présente ma démission".

mots clés de l'article : gouvernement , politique , TURQUIE , référendum , Constitution

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