France : face au déluge des mails professionnels, quelles barrières ?

© AFP/Archives - MIKE CLARKE

Béatrice, responsable dans une compagnie aérienne à Paris, rêve de bénéficier du "droit à la déconnexion" inscrit depuis début janvier dans une nouvelle loi sur le travail en France.

"Je peux être dérangée la nuit par des urgences ou pour traiter des mails", explique cette quinquagénaire qui pilote à distance une équipe de six personnes en décalage horaire. Pouvoir se déconnecter pendant le temps libre serait "un soulagement", ajoute-t-elle en demandant à ce que son nom et celui de son entreprise ne soient pas révélés.

Depuis le 1er janvier, les entreprises françaises de plus de 50 salariés sont tenues d’ouvrir des négociations sur le droit de ne pas répondre aux courriels ou messages professionnels en dehors du temps de travail. Il n’y a cependant aucune obligation d’accord, ni délai de négociation, ni pénalités.

Ces dernières années, les frontières entre les exigences légitimes des employeurs et les obligations légales des salariés ont été brouillées par les outils de connexion à distance - téléphones, tablettes et autres ordinateurs.

Les dernières vacances de Béatrice ont été polluées par des demandes urgentes auxquelles elle a répondu par conscience professionnelle : "On ne me force pas, mais j’ai un téléphone professionnel sur lequel je reçois mes emails et mes homologues font la même chose", dit-elle.

- "Accros au boulot" -

Sa société est attentive à la santé de ses salariés, mais en même temps, a imposé des coupes budgétaires, qui, resserrant les effectifs, ont augmenté la pression de travail.

Comme Béatrice, trois cadres sur dix ne déconnectent jamais, selon l’étude d’un syndicat français. Certains, sans aucune nécessité professionnelle.

Mathilde, 26 ans, salariée d’une agence culturelle du centre de Paris, qui demande aussi à rester anonyme, reconnaît ainsi qu’elle consulte sa boîte mail professionnelle le soir par pure curiosité.

Elle n’est pas seule dans cette dépendance volontaire, il y a aussi les "accros au boulot", les inquiets, les ambitieux.

Un jeune banquier de 24 ans qui travaille sur les fusions-acquisitions regrette ainsi que sa société coupe les accès mails de 22H00 à 06H00 pour prévenir le surmenage. "C’est un choix personnel de vérifier son téléphone ou pas. M’obliger à la déconnexion m’emmerde", bougonne-t-il.

- Action collective -

Pour Peter Fleming, un expert de l’Université de Londres, beaucoup d’actifs souffrent de la "culture de la surcharge de travail" de leurs employeurs mais beaucoup aussi manifestent un "attachement obsessionnel à leur identité professionnelle".

Pour lui, le droit à la déconnexion est un principe bienvenu, qu’il soit encadré par la loi comme en France ou impulsé par les entreprises elles-mêmes.

"Il faut que la démarche soit collective et non individuelle : si je sais que tous mes collègues ne sont pas connectés, alors je peux ne pas l’être", souligne l’expert.

Quelques entreprises françaises - minoritaires - ont déjà pris des mesures, souvent en lien avec une prise de conscience sur les risques de surmenage.

Ainsi, le groupe de télécommunications Orange, qui a connu une vague de suicides professionnels en 2008-2009, a contribué à l’élaboration de la loi sur le droit à la déconnexion.

La direction, en lien avec les syndicats, a écrit une charte en septembre. Et il y a eu un effort de diffusion des bonnes pratiques car "si un chef envoie un message au milieu du week-end, ses subordonnés, se sentiront obligés de répondre", explique le directeur des ressources humaines du groupe, Jérôme Barre.

La Poste française s’est dotée dès 2015 d’un accord similaire prévoyant un "droit à la déconnexion, en dehors de son temps de travail" et stipulant que seules "la gravité, l’urgence ou l’importance exceptionnelle peuvent justifier l’usage de la messagerie professionnelle en soirée ou en dehors des jours travaillés".

Selon les syndicats, moins de 1% des entreprises françaises ont des solutions technologiques contraignantes comme la déconnexion automatique des serveurs ou la destruction de mails lors des absences. En Allemagne, les groupes Volkswagen, Daimler Benz ou BMW y ont recours.

mots clés de l'article : société , technologies , internet , France , entreprises , travail

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